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Les poèmes.

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Les poèmes du grand-père sont des objets d’ici pour se rappeler ailleurs, des textes écrits par un instituteur qui a ressenti un premier ailleurs perdu deux fois et un autre perdu une fois. Il condense, à sa manière, avec ses mots, en quelques images, ce qu’il a éprouvé. Ce sont les traces d’un exil en trois temps. D’abord, c’est un départ de la Corse, quittée par sa mère, ne sachant ni lire ni écrire, ni porter de chaussure ou de chapeau, à qui son mari a tout appris, lui laissant la possibilité de travailler et de se former pour devenir aide-soignante. Ensuite c’est la Tunisie qu’il a fallu quitter, où le grand-père a appris à lire et écrire, à rêver, à s’émerveiller parce que son frère aîné, avant même de passer son certificat d’étude, prenait en charge ce qu’il fallait pour subvenir au veuvage de sa mère.

Là, c’est un retour en Corse. Durant celui-ci, sa mère a été rejetée par sa famille. Péniblement, le petit Marcel est devenu grand, s’est entiché de la Corse, des odeurs du maquis, du ressac des torrents, de l’embrasement du ciel le soir sur une terre entre mer et montagne et d’une fille du village, le même village d’où sa mère à lui était originaire.

Les mots de cet homme sont un entre-terres, un entre-trois, un peu de Tunisie, un peu de métropole française et beaucoup de Corse. C’est l’expression d’un ressenti d’exil en trois temps. Dans son recueil, l’Île Irrédimée, il en fait état en rappelant comment il a perdu son père pendant la Seconde guerre mondiale, comment cette perte, loin de chez lui, loin de la Corse, a marqué la fin de l’innocence et le début de l’absence

Je suis venu des sables
Aux confins d’humanité
J’avais foulé un sol qui n’était pas à moi
Et déjà me hantait la fatalité de l’exode
Tandis qu’un soleil orangé
Incendiait les grands champs de sel
Sur les chotts assoiffés
Et bientôt un bruit de lames et de bombes
Enfanta des absences.

Ces absences ne sont pas sans évoquer le départ de Tunisie dans laquelle il est né et où il ne reviendra jamais. Cette terre le marquera jusque dans les plats familiaux auxquels le couscous a été préféré aux cailles aux olives, et où des peintures aux décors de montagnes verdoyantes ponctuées de toits de tuiles rouges côtoient des décors d’oueds, où des portraits de paysans tous vêtus de noir répondent à des méharées baignées de sable jaune.

Sans titre
Bergerie tombée dans le maquis de Corse du Sud – Marcel Peraldi

Les peintures du grand-père sont des instantanés de sa poésie,  de cet homme que je vois encore grand, robuste, barbu et joyeux. Mais je le vois ainsi parce que j’étais petit et que je le connais plus par ses écrits que par ses récits oraux. Je n’ai que des instantanés de lui en mémoire, mais irradiants, verts, bleus, jaunes et ocres, un peu comme les paysages qu’il a fixé en peinture, à la gouache. Il a beau être décédé jeune, il vit encore et ses traversées de la Méditerranée aussi. Ses exils. Et cette conception de ne pas être tout-à-fait chez lui, même s’il a fait sa vie au nord de la Mare Nostrum, après y être né au Sud, c’est en son cœur qu’il souhaitait vivre et qu’il repose actuellement. La Corse serait le cœur de Nausicaa, salvateur, recueillant un nouvel Ulysse qui a le sentiment, en quittant à nouveau l’île, de transpercer ce cœur d’un stylet. Dans ses écrits, l’île est omniprésente, elle l’a sauvé de l’errance, elle est le port d’attache, l’ancre verdoyante et odoriférante à laquelle il est attaché. Ou plutôt, le phare qui lui a permis de devenir un enfant du maquis :

Ils me parlaient de toi ; avant de te connaître
Je les ai enviés de t’avoir admiré
Ma belle résurgence de mes nuits de tempête
L’attente exacerbait la vision espérée.
Les yeux qui te cherchaient se sont ouverts une aube
Agrandis par la nuit qui s’écartait enfin
L’heure était arrivée quand l’ombre se dérobe
Où l’on aborde aux îles d’espérance et d’or fin.
 
Ma terre précisée à la proue de mes rêves
S’avançait dans le vent à portée de mes mains
Ma terre s’échancrait au halo de ma fièvre
Et l’entrave traçait la joie des lendemains.
Mon île d’exotisme luxuriant, de lumière
Si pure que la Pureté devant elle hésita
Veillée par les sirènes dont le chœur de prières
Chante aux flots séculaires le cœur de Nausicaa
 
La mer s’est refermée, naïade hospitalière
Le manche de stylet, constellé de vignobles
Et plongé dans ton cœur, les vagues pétrifièrent
Ces monts dressant au ciel leur silhouette noble
 
La légende s’achève en deux gouttes de sang
Éclairées de soleils, que la mer a figées
Elles se sont amarrées en coulant de ton flanc
Sentinelles de la nuit, fleurs de l’éternité.
 
Au ciel rougit d’été flamboient les Sanguinaires
Un azur de parfums nous convie au bonheur
Qui traîne sa longue traîne d’écume somptuaire
Jusqu’au débarcadère de rêve et de senteur.
 
Le ciel de mon pays m’a bercé de ses palmes
Sa beauté vaporeuse altière me conquit
Dans mes noires tourmentes fut ramené le calme
Et je suis devenu un Enfant du Maquis.
 

 Ce quatrain final définit parfaitement l’aspect salvateur de l’île pour mon grand-père. Il synthétise habilement le calme ramené par le sentiment d’appartenance insulaire, cette corsité à l’épreuve de l’espace et des temps difficiles. Un havre de paix pour un enfant qui aurait pu s’égarer.

Ces textes sont dans la bibliothèque de ma mère, sa fille aînée, qui s’efforce de faire vivre cette mémoire, cet arrachement originel, ces pérégrinations qui ont fait de notre famille ce qu’elle est, une soudure à toute épreuve peu importe la distance. Cette cohésion passe, comme pour la poésie du grand-père, par la mémoire, les récits, mais aussi les images partagées, réelles ou oniriques. C’est au moment des départs respectifs de chaque enfant que l’on s’est partagé les derniers exemplaires des recueils, comme pour ne pas oublier de qui on est. Cette notion « de qui on est » me semble cruciale en écrivant ces lignes, parce qu’elle est encore plus intime que celle mettant en avant d’où l’on vient. Ici, la profondeur est intime et sensible. Nous sommes le produit de cet exil, nous n’avons pas interrompu le lien avec l’île, ni avec les différentes rives de la Méditerranée, où l’innocence perdue du grand-père est encore associée aux dunes au sud de Sousse.

Cet objet trône dans les bibliothèques, lus et relus, les poèmes ont des sonorités bien différentes en fonction de chacun des enfants, mais à titre personnel, ils sont le lien familial. C’est un lien qui traverse le temps et l’espace et qui permet, dans un village de Corse de se retrouver entre nous, non pas en membres de la diasporas, mais en descendant.e.s reconnaissant à Nausicaa d’avoir accueilli notre grand-père qui est mort en regardant les montagnes de cette île perdue et retrouvée.

Ainsi, ce passage par l’écrit laisse transparaitre certains traits cruciaux dans l’appréhension sensible d’un déplacement, d’une migration ou d’un exil : un territoire, des mots et des représentations attachées à des objets. Ici, ces recueils de poèmes sont des traces tangibles et symboliques de passages et de déracinements qui ont forgés un discours et des liens familiaux. Dans ces recueils est narré l’attachement et l’arrachement à un territoire laissé derrière soi pour mieux y revenir, en convoquant des éléments sensoriels qui permettent de témoigner de son intimité avec le lieu et de sa connaissance sensible et affectée.

Pierre Peraldi-Mittelette