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Le taleth. 

 

Parfois, le temps vire à l’urgence, par les poussées d’un passé lointain, comme laves chauffées à blanc, rougies dans la nuit, signes jetés en pâture au présent.

 J’avais connu l’Egypte seul, habité de toute la mémoire des récits parentaux. C’était en 1975. Magasins vides, faim, misère, mendicité, puanteur affreuse, corps meurtris, mutilés. Maisons en ruine, abandonnées avant leur achèvement. Lèpre des murs, vitres brisées. Dans les villes du canal, nous découvrions, pour la première fois, ce qu’était la guerre, les immeubles détruits dans lesquels on habitait encore, chaos de béton, de briques et pierres, amoncellements qui me rappelaient les images de l’Europe d’après 45. Je reconnaissais parfois quelques syntagmes d’une langue dont j’aimais la musique. Mes émotions restaient clandestines : c’était encore la guerre. Les Juifs devaient taire ici leur ancien séjour.

 En 1980, l’Egypte se remettait de ses guerres vaines, peu de temps après la visite de Sadate à Jérusalem. Le temps des retours heureux semblait possible. J’accompagnais alors mes parents pour un voyage qui prenait l’allure d’un pèlerinage aux lieux qui leur étaient familiers, ceux de leur enfance, de leur jeunesse, de leurs apprentissages scolaires ou militants, le paysage des expériences dont nous avions entendu cent fois les récits héroïques ou dérisoires, plaisir des palais et  des misères surmontées. Nous avions le sentiment d’ententes nouvelles, d’esquisses d’une paix tant espérée. Ma mère et mon père retrouvaient le goût de la langue arabe, des anciennes histoires, délicieusement partagées.

 En 1975, seul, j’avais voulu filmer les lieux qu’ils m’avaient indiqués. J’avais une caméra super-8, dont je ne pouvais me servir qu’avec discrétion, précipitamment, cachant les raisons pour lesquelles il me tenait à cœur de capturer les traces incertaines qui devraient faire sens pour mes parents. Souvent, on m’interdisait toute prise. C’était encore la guerre. J’avais pourtant tourné quelques plans de la maison que mon père m’avait dit avoir habitée, rue Iskandereïa, à Alexandrie. Je m’étais fait fort de lui projeter, dès mon retour, les images tremblées, mal cadrées de son quartier. Il n’y avait rien reconnu. Cinq ans plus tard, je l’y conduisais. Sa mémoire l’avait peut-être trompé, qu’en savais-je ?

Lui, avait quitté l’Egypte en 1948, chassé d’un pays qu’il avait aimé, qu’il n’avait jamais pensé devoir quitter. Depuis, trois guerres avaient fini par le faire renoncer à tout espoir d’un retour. En 56, ceux qui restaient de sa famille, mère, sœur, beau-frère, neveux, avaient à leur tour été chassés. La guerre occidentale avait eu raison de leurs derniers séjours égyptiens.  Suez, Port-Saïd, Ismaïlia bombardées par les Anglais et les Français, les Juifs, français de surcroît, n’y avaient plus leur place. Les voici presque tous condamnés à l’expulsion, au départ forcé, pour un pays auquel seule une nationalité administrative les rattachait, un pays dont ils ne connaissaient parfois rien, ou si peu, outre la langue et la culture. L’hiver si rigoureux de cette année-là, tous ceux qui l’ont vécu s’en souviennent, leur infligea les souffrances du climat autant que de l’exil. Accueillis, comme tant d’autres, dans des camps de réfugiés, désorientés, les voilà à Mende, où le froid les glace. Tous les réfugiés se ressemblent, confrontés aux contrôles indifférents, accueil raide dans des camps de transit affreux, humides, dans la saleté et la promiscuité, désastre d’avoir tout perdu, bonheur d’avoir survécu aux horreurs d’hier. D’autres, peu de temps auparavant, fuyaient la Hongrie, les chars soviétiques qui l’envahissaient, de longues files d’hommes, de femmes coiffées de fichus, d’enfants, dans le froid de l’Est, je m’en souviens, images terribles, en noir et blanc, aux actualités cinématographiques.

J’aide mon père, qui se repère mal, à retrouver le chemin de sa jeunesse. Voici la rue. Voici le numéro de la maison. Celle-ci ? Mais tout a changé, le trottoir, les murs, les couleurs. Dans la ville, c’est une fête, sans doute un vendredi d’après la prière. Nous nous attardons. C’est bien cette maison que j’ai filmée, j’en suis sûr. Deux femmes, un peu âgées, sur le porche, bavardent gaiement. C’est elles qui viennent vers nous, reconnaissent mon père, le nomment, l’embrassent. Je ne sais pas ce qu’ils se disent, je le presse de traduire. Mon père domine son émotion, des souvenirs, « comme si c’était hier ! Trente deux ans ! Déjà ! » Trente deux ans ! J’ai appris à le dire en arabe et n’en ai jamais oublié la formule ! On appelle les voisins. En bas de la maison, un petit attroupement de curieux, d’enfants joyeux qui ne comprennent pas trop ce qui se passe, une gaîté enjouée, on s’embrasse encore, on demande des uns, des autres. Oui, tout le monde est en vie, à Paris, la vie continue, comme elle peut, malgré les regrets, la nostalgie…Est-ce le moment où mon père imagine qu’il pourrait ici revivre la vie d’avant, dans ce pays qu’il n’a jamais oublié, dans cette langue qu’il aime tant, retrouver ici les plaisirs de sa jeunesse, la fraternité d’un peuple pour lequel sa sympathie est restée intacte ? Les mots font la fête !

Mon père demande timidement s’il peut revoir l’appartement qu’il habitait. On nous y invite. C’est un appartement très simple, propre et clair. L’accueil est doux et spontané. Nous sommes conviés au goûter, tout est prêt, comme si nous étions attendus. On nous offre café, thé, gâteaux. On nous fait la visite : ici, sa chambre, là, c’était celle de sa mère, rien n’a vraiment changé. La conversation est légère, l’histoire ne pèse plus sur nous. On s’enquiert des uns et des autres, avec une civilité, une gentillesse sans feinte.

Le trouble vient, en mon père, de ne pouvoir tout reconnaître. Il se risque à demander ce que sont devenus les meubles, après le départ des siens. On ne détaille pas les circonstances des arrachements. On lui répond seulement que « tout a été mis sous séquestre. » Les nouveaux résidents ont trouvé la maison presque vide. « A quelque chose près… », dit la maîtresse de maison, avant de se retirer un moment. La conversation se poursuit, en confiance. La femme revient. Elle porte dans les mains un paquet soigneusement ficelé dans du papier journal. Elle le tient avec solennité. Elle explique, alors, qu’ils n’ont rien trouvé d’autre, mais qu’ils se sont fait le serment qu’ils remettraient ceci aux premiers Juifs qu’ils rencontreraient. « Et ces premiers Juifs, c’est vous ! »

 Mon père ouvre délicatement le paquet, comme s’il ne voulait pas déchirer le journal. On lui apporte des ciseaux. Il coupe la ficelle. Il ne comprend pas tout de suite. C’est un tissu de soie blanche et bleue : un châle de prière, celui de son grand-père. Cela s’appelle un taleth, un tissu d’une grande finesse, que portent les hommes à la synagogue. Ils s’en couvrent la tête.

Aucun d’entre nous ne porte ce châle, personne ne le portera plus, sans doute. Et cependant, comment dire notre fidélité sans foi, réinscrite entre nous par le don de cette femme, celle qui nous relie à un passé dont tout, désormais, nous sépare ? Ce geste trace entre cette femme arabe et nous qui sommes si éloignés de tout rite religieux,  comme le relais de traditions perdues, « étrangers en terre d’Egypte », étrangers à la foi de nos ancêtres, voués à une existence d’hommes, de femmes sans terre, obstinément cosmopolites. Quelle dette sacrée fut donc payée, là, par cette femme à ceux qui habitèrent, jadis, sa maison ? Etions-nous dignes de cette offrande ? Le don du Taleth nous obligeait en retour. Mémoire et respect préservaient un peu de paix vivante entre ceux que les guerres devaient séparer pour toujours. Urgence de raconter ce qui fut et ne sera plus ? L’athée que je suis s’obstine à penser l’impensable des tueurs d’aujourd’hui contre la fraternité si ténue qui n’a sa place que dans nos mémoires meurtries. Leurs crimes n’effaceront pas la beauté du geste qui résonne encore si fort en moi, aujourd’hui.

Gilbert Cabasso

 

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