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Les cuillères.

 

2018-01-20-PHOTO-00000002C’est l’histoire de Rebecca et de ses cuillères, de ses souvenirs et d’un rêve. C’est l’histoire d’une petite cuillère coudée et de deux cuillères à soupe en vieil argent patiné. C’est l’histoire d’une catastrophe et de ce qui en resta. Cela commence avec l’appartement.

C’était un bel appartement, grand, spacieux, une cheminée dans chaque pièce, cheminées où souvent brûlait le feu l’hiver, réchauffant chaque pièce bien dessinée, où se réunissaient des gens et résonnaient les rires ou les larmes, les voix joyeuses et attendries plus souvent que les voix soucieuses ou blessées, entourées par de beaux meubles chaleureux aux couleurs harmonieuses, sous les moulures dessinées et peintes, éclairées par les belles fenêtres allant du sol au plafond, donnant sur le carrefour animé, illuminé aux néons la nuit, Paris. Quand tout a été fini, la maison était devenue désolation, les vieilles choses abandonnées qui n’avaient pas trouvé place dans les cartons et valises et boîtes, les failles des murs tristes, les cendres froides des cheminées, les papiers et chiffons par terre, les rails vides où se tenaient avant les tableaux. Et quand la porte allait se fermer, le petit garçon a poussé un cri, « non, attends, papa ! ». Il est revenu chercher une boîte, qui devait être vide, en a extrait trois cuillères dont une coudée, la sienne d’autrefois, il y avait longtemps, quand il était encore bébé. Par quelle mémoire se souvenait-il que les cuillères y étaient encore?

Ces cuillères venaient d’Odessa et c’était son arrière-grand-mère qui nous les avait offertes. Rebecca était une femme grande, au puissant visage slave, au regard curieux de tout, au fort accent russe. Le soir où je l’ai connue, elle nous apporta ces cuillères. Je n’en avais jamais vu, de coudée, et elles étaient belles avec leur vieil argent patiné. J’ai invité Rebecca au restaurant russe, cela s’entend, et elle commanda trois pichets de vodka. Je lui ai expliqué que sa petite-fille, ma femme, n’en boirait pas, que deux pichets nous suffiraient. Elle éclata de rire, un grand rire joyeux qui secouait ses cheveux blancs. Elle réitéra son ordre au garçon, en russe, et du haut de ses quatre-vingt ans, m’expliqua que les trois étaient pour elle, que je devais passer ma propre commande. Au deuxième pichet elle chantait l’Internationale en russe, comme dans sa jeunesse.

Rebecca raconta que, dans l’avion, l’hôtesse de bord s’était inquiétée de la voir à son âge voyager seule. « Comment seule ? Je suis accompagnée de plus de quatre cents personnes à bord. » Elle était ainsi, avec son indéfectible accent. Et ses trois cuillères.

Elle m’a aussi raconté qu’à Odessa elle avait vu de près Lénine, Staline et Trotski. Que Lénine était le plus intelligent qu’avec lui, elle sentait ses pensées frémir, que c’était un véritable plaisir de l’entendre parler, haranguer les foules ; que Trotski était le plus émouvant et lui donnait envie de chanter, de parler comme lui, un poète, capable de réciter ses poèmes des heures et d’apporter le feu aux gens ; mais que seul Staline habitait son cœur de jeune fille. Questionnée, elle m’a expliqué qu’à cette époque il n’y avait pas encore de divergence entre eux et qu’elle avait gardé sur son chevet un foulard avec l’empreinte de Staline, un suaire, l’ai-je vu plus tard. Rebecca colportait des histoires d’avant l’Histoire.

Ce récit m’a fait étrange impression. Longtemps avant,  j’avais fait ce rêve : je descendais en courant du haut d’une montagne et rencontrais Lénine.  Il était sympathique, nous parlions, il m’invitait à le suivre sur un char à bœuf qu’il conduisait. A un détour, nous rencontrions Staline et Trotski qui jouaient aux cartes sur un vieux tonneau de vin, en s’esclaffant de rire et se donnant de grosses tapes sur les cuisses. Ils mangeaient du caviar en se servant avec des petites cuillères nacrées.

En chinois, aimer se dit aussi rêver ensemble. Nous avions rêvé ensemble, Rebecca et moi. Et les cuillères ? Rebecca n’a pas su m’en dire plus. Sa mère les lui avait données quand elle fuyait la Russie chassée par les Allemands. Elle les avait enrobées chacune dans du lin et tenues ensemble avec un fil de cuir.

Rebecca partait en Argentine, où elle organisa un syndicat, le premier syndicat anarchiste du Nouveau monde. Elle dut répartir au Brésil, où elle fabriqua des valises en cuir, « une autre Russie » disait-elle du pays, les cuillères au fond de ses robes. Sa mère lui avait  simplement dit de les garder pour elle et son mari et d’offrir la petite cuillère coudée à son premier enfant mâle. Elle n’en eut pas, elle eut une fille et trois petites filles. Mon fils était le premier garçon venu dans ce lignage. Les deux grandes cuillères étaient pour moi et pour sa petite-fille, la cuillère coudée pour notre enfant qui l’avait cherchée au fond de l’appartement déserté.

Nous avons fermé la porte et sommes partis au Brésil, où nous ne sommes pas restés longtemps. Peu après notre arrivée, Rebecca est décédée. Nous avons presque tout perdu, mais nous avons gardé les cuillères, qui revinrent en France avec nous, à notre retour. Plus tard, mon fils repartit, en me les laissant, qui doivent être là, au fond d’une boîte. Où iront-elles maintenant ? Et les rêves, où iront-ils s’ils ne sont plus rêvés ?

 

Luiz Eduardo Prado

 

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