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Les poupées en porcelaine.

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERACes poupées en porcelaine représentent trois petites filles.

Une bleue, une rose, une jaune.

Ensemble, elles forment un tout. Elles arrosent un seul et même bouquet, elles croient préserver la vie.

Elles sont heureuses. Elles sont fragiles.

J’ai reçu ce présent de ma mère. C’est la deuxième fois que ma mère retournait au Vietnam après son exil en 1982. Cette fois-ci c’était pour faire le deuil de sa mère à elle.

Je me souviens, c’était durant la période de Noël. Je déteste cette célébration parce qu’on devait aller à la messe de minuit qui durait une éternité… Le jour de l’An, ma mère n’était pas là. Nous étions mon père, mes deux frères et moi chez mes cousins, je ne m’entendais pas très bien avec eux. J’étais toujours la seule fille dans ma famille, enfin… sans compter les mères, mais j’comprenais rien à ce qu’elles me disaient, elles parlaient trop vite. J’m’ennuyais tout le temps. Un peu avant, un peu après minuit, je reçus un appel surprenant de ma mère, c’était le jour de l’an français, je ne sais plus si c’était sur mon téléphone ou sur celui de mon père, je ne me rappelle pas. J’étais dans la chambre la plus au fond de l’appartement, au fond du couloir à droite. Il y avait deux moyennes fenêtres allongées, elles donnaient une petite vue panoramique du grand parc au toboggan bleu et ses HLM. Je sentais ses mots au plus profond de moi, elle me disait qu’elle m’aimait, qu’elle était heureuse malgré les événements, qu’elle rentrerait bientôt.

Je me rappelle de son retour, j’étais déçue. Sous la lumière blanche de notre salon, autour d’une table basse asiatique en bois lustré,  je trouvais que ces petites filles étaient niaises, elles me faisaient peur et je n’y voyais aucune utilité. Mais je ne pense pas que le choix de ces trois poupées de porcelaine fût vraiment prémédité. Mais plutôt comme destiné. Une destinée qui ne cesse de s’éclaircir…

Neuf ans plus tard, je les sors enfin de leur carton. Je n’appréciais pas leur compagnie.

7 décembre 2017 : une des poupées s’en est allée.

La bleue.

Elle était la couleur dominante de la porcelaine, la structure et l’équilibre tenaient grâce à elle. Mais ce jour-là, je l’ai retrouvée acéphale, détachée des autres. Elle était la seule à avoir subi des dégâts irréparables, ceux d’un chat.  Le mien.

Ma mère déteste les chats. Je suis allergique. J’ai adopté un sphinx cet été. Il est le coupable.

Le passé ne cesse d’interagir avec le présent. Aucun souvenir n’est achevé, nos positions changent sans cesse et ne font que remuer ce qui est déjà vécu. Le simple fait de raconter, c’est modifier. Un souvenir est une mise en scène : on choisit l’ordre dans lequel on va rétablir les faits, on choisit nos mots forts, nos mots doux, on juge ce qui est important à dire et ce qui l’est moins… On crée de toutes pièces ce décor immersif où l’on peut se plonger, aucun détail ne doit être oublié. L’objet devient bien plus qu’un support à une scène de notre vie passée. Il a alors la capacité de nous transporter, comme une évasion spirituelle. Si le souvenir est un son, on pourra alors l’entendre presque instantanément en présence de son objet. L’objet devient le son/souvenir et une machine à traverser le temps.

Il ne faut pas regretter.

Les trois poupées avant d’être Ce souvenir, devaient être celui du voyage de ma mère. Mais ces trois poupées ne reflètent pas le pays, ses origines ni ses traditions que l’on m’a pourtant inculquées et dont on m’a forcée à être fière. Cet objet est insolite, aussi insolite que la guerre qui a ravagé son pays. Enfermées dans un carton, elles n’étaient pas belles à regarder, pourtant, je les protégeais de tous les coups du monde…

Avec un peu de recul, ces trois poupées représentent peut être ma grand-mère, ma mère et moi. Les rares femmes de ma famille. Comme le chemin générationnel de l’exil. Il y a une sorte de hiérarchie dans le temps et l’identité : une vietnamienne (ma grand-mère), une franco-vietnamienne (ma mère) et une française aux origines vietnamiennes. Quel est cet objet arraché de son pays mais dont l’apparence appartient à l’Occident…

Aujourd’hui séparées. Je ne les recollerai pas. J’ai enfin pris la parole et je ne l’étoufferai plus. Émancipée, je n’ai plus de domicile familial, je n’ai pas de chambre au cas où.

J’ai fait le choix d’adopter ma maladie pour mieux l’apprivoiser. Aujourd’hui, elle a cassé un des seuls liens que j’avais avec ma mère. Ce lien particulier était le symbole du voyage vers le deuil.

Je crois que je suis arrivée à destination Maman.

Cette frontière avait une faille.

Elle s’est ouverte et je vais la passer. Je l’ai déjà dépassée…

 

Marie-Christelle Luu

(*) Ce texte fût écrit à l’occasion de l’ARC Représentations de l’étranger, arts documentaires (Atelier de Recherche et de Création) mené par Philippe Bazin, à l’ENSA de Dijon le 28 Novembre 2017. Le thème portait sur les objets de l’exil  avec Alexandra Galitzine-Loumpet.

 

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