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Le bois des épaves.

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(c) Paolo Cuttita, Cimetière des Bateaux, Lampedusa 2010, avec son autorisation.

A Lampedusa, île épicentre des tragédies migrantes en Méditerranée, la mer rejette à la côte des rebuts matériels et des rebuts humains qui y poursuivent un dialogue englouti : des objets personnels, des pièces de bateaux, des cadavres, des survivants [1].

Sur l’île, les morts sont déposés et triés dans un local de médecine légale ; les survivants sont rassemblés et triés dans un centre dit d’accueil ; les objets perdus et les barques naufragées sont stockés sur un terrain vague, que l’usage a fini par nommer « le cimetière des bateaux » [2]. Les îliens vivent, dans un grand désarroi, ces drames de la migration depuis plusieurs décennies.

Les objets naufragés sont parfois récupérés grâce au glanage (l’activité de ceux qui créent à partir des rebuts [3]) pratiqué par des habitants qui fouillent les sites de décharge  : s’y entassent des effets personnels des migrants, seules traces de leur existence, et les restes des barques naufragées ou saisies aux passeurs. Au fil du temps, ces débris matériels sont devenus, pour certains îliens, des objets transitionnels de leurs émotions face à la succession des naufrages : ici le rebut unit, symboliquement, le migrant et l’îlien. Parmi les objets naufragés, les planches des épaves, aux couleurs de Méditerranée, entament alors un parcours d’essence magique.

Célébration. Les planches des épaves servent à la célébration de la mémoire des disparus et de la souffrance des survivants. Un menuisier de l’île a ainsi commencé un jour à ramasser les planches des barques abandonnées pour en faire de petites croix de bois : « J’ai eu l’idée d’utiliser le bois des épaves de la décharge pour tailler une croix comme symbole de ce qu’on ne voulait pas faire voir ». Lors de la visite apostolique du pape François sur l’île, en juillet 2013, le même menuisier a taillé les objets du culte dont une croix pastorale faite du bois des épaves. Il a aussi construit une grande croix de procession qui a été bénie par le pape et qui a entrepris, en 2014, un périple dans les diocèses italiens, transportant avec elle la mémoire des disparus du naufrage d’octobre 2013 sur les rives de Lampedusa [4]. Cette symbolique de la croix, au-delà de sa signification religieuse, porte ici le sens universel de la souffrance de tous : pour l’artisan, elle symbolise la vie et parle de renaissance.

Protestation. Le bois des épaves sert aussi une forme de protestation civile qui s’efforce de conserver les traces des migrants passés par l’île, disparus ou survivants. Un artiste et musicien de l’île, qui est aussi activiste politique, a glané des objets personnels des migrants et des pièces de bois d’épave dont il a commencé à faire des installations (la première, en 2005, faite d’un texte en arabe et de bois d’épave s’intitule Verso Lampedusa : Vers Lampedusa) : « ma passion pour les déchets, pour les rebuts, m’a porté souvent à fréquenter les décharges. Cette année-là je fréquentais celle de la via Imbriacola, cette zone où se trouve aussi le centre « d’accueil », autre décharge, mais de vies humaines [5]« . Ses trouvailles ont inspiré au collectif militant Askavusa (pieds-nus en dialecte sicilien) l’idée de créer Porto M, un lieu d’exposition informel des objets de migrants retrouvés au fil des années sur les côtes de l’île (des gourdes, des sachets de thé, des chaussures, des gilets de sauvetage, des corans et des bibles, des cassettes de musique, des lettres et des photos, etc.) : ces objets parlent de vies perdues et portent la mémoire de ceux qui ont tenté le passage. La façade de ce lieu a été comme transformée symboliquement en barque, grâce aux planches multicolores des épaves qui la recouvrent.

Dans les efforts de ces veilleurs de mémoire [6], les migrants sont absents, disparus en mer ou errants sur les routes européennes. Quelque chose s’est passé cependant, à l’autre bout de l’Europe, qui a transfiguré le bois des épaves en objet de vie et ainsi bouclé une boucle symbolique.

Transfiguration. A Berlin en 2013, cinq jeunes réfugiés d’origine africaine, débarqués à Lampedusa en 2011, étaient sans abri depuis deux ans. Ils ont croisé la route d’un jeune architecte allemand [7] : dans le centre artistique « Schlesische 27 », où sont accueillis des sans-abris, celui-ci devait les aider à fabriquer des meubles pour la pièce qui leur était allouée. Comprenant que le plus important pour eux allait être de trouver un travail et de commencer une intégration sociale, lui et une de ses collègues ont entrepris avec eux de créer une entreprise solidaire de formation professionnelle et de fabrication de meubles, Refugees Company for Crafts and Design, appelée aussi Cucula (en langue haoussa : « faire ensemble, prendre soin les uns des autres »). Pour les activistes, il s’agit de créer un environnement favorable à l’autonomie personnelle (empowerment) de ces migrants.

A sa création l’entreprise s’est appuyée, pour commencer ses activités, sur une levée de fonds solidaires sur internet. Elle a aussi bénéficié de la générosité d’un designer italien [8], créateur dans les années 70 du concept d’Autoprogettazione (accès direct aux plans d’une série de meubles facilement réalisables, à l’aide de planches et de matériel de bricolage basique), qui a autorisé l’entreprise à reproduire ses modèles. Cucula est ainsi devenue une des start-up solidaires de Berlin [9] et a commencé à produire des meubles et des éléments de décor en bois.

Dans une série limitée de chaises, considérées comme des « ambassadrices » de l’histoire de ces migrants, sont intégrés des morceaux de bois provenant des épaves de Lampedusa et fournis par le collectif îlien Askavusa. L’un des cinq apprentis menuisiers le dit ainsi : « Cette chaise raconte mon histoire. Comme moi, ce bois est passé par Lampedusa. Ce bois provient des épaves échouées sur l’île de Lampedusa. Et c’est mon histoire [10] » .

Ce n’était qu’un objet, ce n’était qu’un rebut : la planche d’une épave. C’est devenu un signe de vie, une identité retrouvée, une présence au monde. Par la grâce de mains solidaires.

Galerie des images associées au texte : ici

Evelyne Ritaine

http://enigmur.hypotheses.org/

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Chaises fabriquées par Cucula, Berlin (Facebook Cucula)

[1] Au sens où Zygmunt Bauman parle des réfugiés comme des rebuts de la globalisation, Bauman Z., Le coût humain de la mondialisation, Paris, Hachette Littérature, 1999 ; Bauman Z., Vies perdues. La modernité et ses exclus, Paris, Payot-Rivages, 2006.

[2] Ce lieu de stockage, dérangeant à plus d’un titre, a été détruit par les pouvoirs publics début 2015.

[3] Au sens où l’entend Agnès Varda :  Varda A., Les glaneurs et la glaneuse, documentaire, France, 2000 (DVD Ciné Tamaris, 2002).

[4] Franco Tuccio,   http://www.famigliacristiana.it/articolo/il-papa-bacia-commosso-la-croce-di-lampedusa.aspx ; voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=fJ-nYahsOkE. Une des croix de F. Tuccio a aussi rejoint les collections du British Museum en décembre 2015 : « Mr Tuccio’s generosity will allow all visitors to the museum to reflect on this significant moment in the history ofEurope, a great migration which may change the way we understand our continent. » (British Museum Director) http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-35120004

[5] Giacomo Sferlazzo ;  le collectif Askavusa a fondé Porto M (pour Mer, Méditerranée, Migration, Militarisation) : https://portommaremediterraneomigrazionimilitarizzazione.wordpress.com/storia/ ; voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=dMDo5c9R8XU

[6] Ritaine E., « Quand les morts de Lampedusa entrent en politique : damnatio memoriae« , dans Effets-frontières en Méditerranée : contrôles et violences, Cultures&Conflits, 99-100, hiver 2015-2016 ; voir aussi sur Lampedusa, http://enigmur.hypotheses.org

[7] Les migrants sont Maiga Chamseddine, Moussa Usuman, Ali Maiga Nouhou, Saidou Moussa, Malik Agachi (on notera avec intérêt que dans la plupart des articles de presse, à la notable exception de celui qui suit, ils ne sont désignés que par leur prénom) ; les architectes sont Sebastian Daeschle et Corinna Sy ; voir  von der Brelie H., « Cucula Berlin : une start-up solidaire créée par des sans-papiers africains »,   http://fr.euronews.com/2015/01/09/cucula-berlin-une-start-up-solidaire-creee-par-des-sans-papiers-africains/

[8] Enzo Mari. cf.

http://lestudioblog.blogspot.fr/2008/03/autoprogettazione.html

[9] Godet  A., « Berlin : des start-up à la rescousse des migrants »,

http://www.liberation.fr/futurs/2015/08/20/berlin-des-start-up-a-la-rescousse_1366630

[10] Moussa  Usuman,  euronews.com, op.cit.; voir le site de Cucula, http://www.cucula.org/en/

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