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La couverture et le manteau royal.

 

couv4Au soir de sa vie, elle en recouvrait ses jambes pour réchauffer son immobilité presque complète. Ce n’était pas même une couverture, mais un grand plaid à carreaux verts. Et c’est ainsi que je la vois encore lorsque je pense à elle : assise dans son petit appartement parisien, en robe de chambre bleue, une minerve autour du cou, les cheveux devenus rares, cette couverture sur les genoux. Elle venait de la Bessarabie russe – aujourd’hui la Moldavie. Elle était passionnément attachée au souvenir de son enfance et de sa terre natale.   Arrivée en France dans les années trente, elle avait d’abord gagné sa vie par un des petits métiers de l’exil, crochetant et tricotant à façon, avant de diriger des colonies et des maisons de retraite de l’émigration russe. Elle ne s’est jamais sentie française. Elle était l’enfant d’un long XIXe siècle prérévolutionnaire, antisémite par éducation, craignant ‘les Noirs’. Nous nous sommes fait de la peine. Nous nous aimions. Je sais aussi qu’elle eut détesté que je l’évoque ainsi.

Ma grand-mère gardait dans un cagibi de vieilles valises préparées à l’intention de ses petites filles. Elles contenaient des nappes brodées d’initiales que nous ne reconnaissions pas, de menus objets reconstitués par-delà la Révolution, l’exil, les déménagements, la guerre – tous éléments d’un trousseau idéal de jeunes filles de bonne famille que nous n’étions plus, pour de grandes maisons que nous n’avions pas encore.

A sa disparition, j’ai également pris plusieurs choses qui lui avaient appartenu et je les ai emmenées, avec l’aide d’amis[1], là où elle n’aurait jamais pu imaginer qu’elles puissent se trouver un jour – dans un royaume des hautes terres de l’Ouest Cameroun. La dispersion de ses objets était fascinante en elle-même : quelques heures d’avion avaient suffi pour les déplacer tout à fait. Ils étaient maintenant très loin d’elle, de tout ce qu’avait été sa vie, ils trahissaient toutes ses convictions –  ils conservaient pourtant encore son odeur. Mais c’était là que j’avais une maison en construction, que j’avais été accueillie, particulièrement par un vieil oncle de mon mari. Chrétien convaincu, il avait été gardien dans les factoreries du Mungo. Il était très gentil avec moi, m’apprenait des mots en bamoun, me gardait quelques fruits qu’il avait cueillit,  me bénissait à l’ancienne façon. Il fut mon grand-père en pays bamoun.

Quelques semaines après mon retour, faveur extraordinaire, le roi des Bamoun décida de visiter la nouvelle maison. Ce fut un grand chambardement. Des serviteurs le précédèrent, veillant avec autorité à ce que tout soit conforme : un fauteuil fut soigneusement choisi, qui ne pourrait plus jamais servir à d’autres ; des tissus furent posés sur le siège pour protéger le souverain des choses communes. On disait que la puissance royale ne se déplaçait jamais que dans le brouillard – et le brouillard vint. Du seuil de la maison, un serviteur s’aperçu qu’un tapis manquait sur lequel le roi poserait ses pieds. Bousculée par les injonctions, j’ai posé sur le sol la seule étoffe qui me restait :   la petite couverture de ma grand-mère.

La cérémonie fut émouvante, le roi bienveillant. Aucun des membres de la famille présents ne fut plus bouleversé que mon vieil oncle. Agenouillé dans la position traditionnelle de respect, vêtu de ses plus beaux habits, tremblant, il semblait n’avoir vécu que pour ce jour de consécration. Dès le départ du roi, il s’empara de la couverture sanctifiée. Il allait la chérir, dormir avec, elle le protégerait aussi du froid des hautes collines. Je ne pouvais me méprendre sur l’importance de sa demande, j’eus pourtant peine  à m’y résoudre.

Captivée par la visite, j’avais souvent regardé la couverture devenue tapis, troublée par l’ironie secrète de sa métamorphose, sidérée par la relation qu’elle établissait entre deux mondes. En changeant de façon si inattendue d’usage, cet objet lié à plusieurs exils pouvait-il se trouver en exil ?  Etre au plus près de l’intimité de ma grand-mère et en être si radicalement disjoint ? Les objets meurent-ils, renaissent-ils ?

J’ai  finalement donné la couverture. Plus tard, nous avons enterré le vieil oncle. Je ne l’ai jamais retrouvée, elle poursuit sa vie d’objet ailleurs. Mais elle me manque toujours, le déplacement rapide ayant créé un sentiment ambivalent, à la fois de rupture de transmission et de lien indissoluble. Et puis, peu à peu, je l’ai oubliée.

Jusqu’à ce jour de septembre 2015, deux décennies plus tard, de nouveau à Paris. D’un pont surplombant le campement d’exilés quai d’Austerlitz, mon regard a été attiré par un homme secouant sa couverture puis la posant sur le faîte d’une tente. Le caractère vital de la couverture au seuil de l’automne s’imposait d’évidence. A chaque évacuation de campement retrouver où dormir et de quoi se couvrir deviennent des enjeux majeurs. Couverture de survie[2].

Abruptement, inexplicablement, le destin de l’autre couverture s’est surimposé, remettant au jour la fonction de l’objet – littéralement, conserver la chaleur du corps. En déplacement entre deux affections,  différents statuts sociaux,  plusieurs corps à la chaleur disparue, la couverture perdue emboitait un exil dans un autre. Avec une acuité nouvelle, il me semblait comprendre ce qu’impliquait de n’avoir (presque) rien à conserver, d’être en suspens d’une nouvelle dépossession, bornée en aval par la mémoire des biens laissés et en amont par l’espoir d’une nouvelle demeure. Une toute petite expérience de l’exil (tout) contre une autre, incomparablement plus dramatique, mais un écho insistant médié par l’objet-couverture, de la mémoire au réel.  Une affinité, semblable à celle que Walter Benjamin dessine entre deux langues dans la traduction [3].

La traduction est un lien. Elle exige une maturation, fonde une nouvelle langue – met au jour l’inoubliable. Mais aussi, l’objet est support de langage, il se déplace et se métamorphose, transite entre espaces et temporalités. Sa matérialité ou sa trace convoquent une extraordinaire plasticité référentielle, comblent les discontinuités de l’expérience. L’objet ancre l’intime, la subjectivité,  l’actualité. L’objet particulier, mais aussi la série d’objets  – et a fortiori, les objets de l’exil.

Il existerait alors une langue matérielle de l’exil, une langue des objets déplacés qui, d’échos en hasards et en partage, serait un langage de traduction des expériences de l’exil.

De la langue de la traduction, Benjamin écrit qu’elle « enveloppe sa teneur comme un manteau royal aux larges plis ».

Avec, dans ses plis, cette couverture.

                                                                                        Alexandra Galitzine-Loumpet

                                                                                         

[1] Laure W. m’a récemment rappelé que la valise qu’ils acceptèrent de transporter au Cameroun fut oubliée à l’aéroport de Yaoundé et retrouvée quelques temps après, contre toute attente. Je ne me souviens plus si elle contenait la couverture, mais j’aime le penser. Et je remercie également Myriam P. de m’avoir rappelé que Freud parle de « couverture souvenir »  (« souvenir écran » dans les traductions françaises).

[2] La couverture constitue un symbole de l’exil – elle fut délibérement portée par Ai Weiwei et Anish Kapoor lors d’une marche initiée à Londres en faveur des migrants, le 17 septembre 2015,  jour même de l’évacuation du campement d’Austerlitz.

[3] Lamy L & Nouss A. L’abandon du traducteur. TTR : traduction, terminologie, rédaction, vol. 10, n° 2, 1997, p. 13-69. http://www.erudit.org/revue/ttr/1997/v10/n2/037299ar.pdf

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