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La couverture de Bichette chez les Nazus. 

 

Aarong_8 (2)Dans les années 1910-1920, Bichette était le cheval de mon grand-père maternel, né en 1868, qui, percepteur des impôts, partait en voiture à cheval au domicile des contribuables recueillir en argent liquide les sommes dues. De retour de sa tournée, avec des postes différents dans toute la France au cours de sa carrière, il plaçait l’argent dans un coffre chez lui où l’attendait ma grand–mère, née en Bresse en 1881, élevée à Paris et unie à lui dans un mariage arrangé par ses parents qu’elle n’aurait jamais souhaité quitter. Ma grand–mère tremblait à l’idée de se voir voler l’argent de l’Etat et Bichette, chargée de ces  importantes missions publiques, était restée si gravée dans sa mémoire qu’elle m’en parlait souvent comme si elle était décédée la veille de ma naissance. De Bichette restait une couverture qui semblait encore neuve, marron avec des sortes de taches blanches, épaisse, rugueuse, très chaude, qui était conservée avec beaucoup de soin comme tant d’autres reliques d’un passé intact dans les souvenirs dont ma grand-mère m’entretenait ; ceci m’obligeât très petite à d’énormes efforts intellectuels pour m’ajuster à des discours qui s’adressaient de fait à un adulte imaginaire de son âge et traitaient autant de l’intimité familiale, des classes sociales que de la politique.

La couverture de Bichette resta dans l’appartement de Bourg-en–Bresse jusqu’à la venue définitive dans les années 1965 de ma grand-mère avec nous à Paris, ma mère et mon père – qui était son second mari et qui m’éleva. La couverture de Bichette passa ensuite de longues années  dans un débarras, 195 rue de l’Université, là où nous habitions, face à ce qui était alors une partie du ministère des Finances où ma mère travaillait à la division des prix, à l’emplacement du futur musée du quai Branly. Puis mon père, énarque communiste, décida de prendre sa retraite en 1974, à 50 ans, déçu que la gauche ne soit pas  passée au pouvoir aux élections et désireux de commencer une autre vie sous d’autres cieux ;  mes parents partirent donc en coopération en Algérie, en Côte d’Ivoire, au Congo.

De mon côté, j’avais entamé mon itinéraire d’anthropologue,  intimement persuadée que là et uniquement-là était toute ma vie, et après ma thèse sur une cité HLM de la banlieue communiste, je débutais un nouveau terrain à Amiens, dans le quartier Saint Leu proche de la cathédrale, à l’époque refuge de « cas sociaux » et d’une misère qui constituait l’étendard de dignité de sa population. Un contrat du patrimoine ethnologique me permit d’être salariée et de louer une petite maison au bord d’un des multiples canaux de cette Venise des Nazus, comme on appelait ce quartier à la réputation de coupe-gorge. Mon père avait conduit une camionnette prêtée par un de mes collègues et ami pour apporter le minimum vital à mon installation précaire : matelas, lampes, vaisselle, chaises etc. La couverture de Bichette était en bonne place avec un couvre lit coloré que mes parents avaient rapporté d’Algérie. Nous emménageâmes dans cette case de terrain et les voisins se précipitèrent pour nous accueillir. J’achetais à boire quelques bouteilles d’alcool blanc dans l’épicerie d’en face et notre arrivée fut publique et festive. Deux petits garçons jumeaux, fils d’un couple gravement alcoolique, prirent l’habitude de venir à nos fenêtres, mon collègue les repoussait vigoureusement tandis que je les encourageais à rentrer, contente de ce signe d’intégration. Je fus merveilleusement heureuse sur ce terrain, ce qu’aucun de mes amis que j’y emmenais ne comprenait, exprimant dégout et mépris face à des gens qui avaient fait de ce ghetto le sens mythique de leur fidélité à leur passé ouvrier et à leur dénuement. Tous me mettaient en garde contre les dangers de santé que je courrais en mangeant avec ceux qu’ils trouvaient si sales et contre les risques de violence diverses que j’encourrais. Gérard Althabe lui-même me demandait de l’appeler à Paris tous les jours au début pour être sûr que « rien n‘était arrivé ». Je dormais au chaud sous la couverture de Bichette alors que l’humidité des canaux attirait tant d’énormes limaces rosacées qu’elles grimpaient au mur dans un charmant spectacle champêtre, totalement inédit pour moi.

Au bout de quatre ans de terrain, je fus embauchée à ce qui s’appelait alors l’ORSTOM, dans le département urbain pour partir en Inde. Je décidais de revenir à Saint Leu encore une fois me replonger dans l’ambiance qui avait nourri mes recherches et je découvris, visitant ma chambre, que les couvertures, dont celle de Bichette, avaient disparu, volées après une effraction délicate, invisible du dehors car faite par la porte du jardinet qui menait aux rudimentaires toilettes « turques », sans eau. Je n’eus pas de mal à refaire le scenario qui avait conduit à ce vol. J’avais dans les derniers mois de terrain décidé d’enquêter sur la frange la plus « dure » des jeunes du quartier, celle qui se vantait de cambrioler même ses voisins. Pour ce, j’avais mené des entretiens chez moi, et l’un des caïds avait au terme de nos échanges voulu visiter la maison, ses différentes entrées et pièces. Je l’avais laissé faire, tout en pensant que ce n’était pas sans arrière-pensée.

Ainsi sortit de ma vie la couverture de Bichette, sans que je le regrette vraiment, considérant que c’était en quelque sorte le prix d’avoir voulu aller jusqu’au bout de ma rencontre avec « les Nazus ». Je revins dans le quartier ensuite une fois par an ou tous les deux ans revoir ceux qui m’avaient tant aidée à les comprendre – et à appréhender de l’intérieur une autre classe sociale que celle à laquelle j’appartenais. Chaque fois, je visitais surtout un vieux couple : lui, Edmond, avait fait dix ans de prison pour l’assassinat de sa première femme et me l’avait « avoué » devant le magnétophone alors qu’il le niait en permanence dans son voisinage, très surpris. Dans son esprit, il avait assuré ma sécurité durant toutes ces années dans la petite maison à quelques encablures de chez lui. J’avais beaucoup de tendresse pour ce couple qui me recevait presque tous les soirs pour diner quand j’étais dans le quartier : nous mangions du gras de porc bouilli avec des pommes de terre, ce qui était un mets de choix pour mes hôtes, je faisais la vaisselle dans une petite bassine d’eau froide prise à la fontaine de la rue et qui était très vite noire, le vieux chien aux poils rares et à l’odeur tenace à mes pieds. Edmond  avait  par la suite déménagé dans une autre petite maison du quartier après un incendie et il était devenu aveugle : la dernière fois que je vins le saluer  dans les années 90, à peine avais-je franchi la porte qu’il me reconnut et m’appela de mon nom.

Le quartier Saint Leu, devenu un haut lieu touristique d’Amiens, est aujourd’hui habité par une frange des couches moyennes et moyennes supérieures. La réhabilitation que voulut destiner la mairie communiste à sa population originelle ne résista pas à la transformation sociale générale des centres-ville. Les Nazus moururent ou furent repoussés vers des zones périphériques bien plus ghettoïsées encore que le fut Saint Leu et furent privés du  décor historique qui les faisait se remémorer les usines où ils avaient travaillé et cette période heureuse où, disaient –ils, ils pouvaient refuser un travail, certains de retrouver le lendemain une autre embauche. Les jeunes qui jouaient dans le club de football du quartier et se faisaient régulièrement exclure pour tapage et violence perdirent alors le soutien des anciens du quartier qui leur trouvaient toujours des excuses.

Tous ont été exilés, comme la voiture à cheval de mon grand-père qu’il ne voulut pas troquer contre une automobile, et comme la couverture de Bichette, partie vers d’autres voyages sociaux. Quant à moi je suis allée toujours plus loin  sur la route de l’Asie, en Inde, au Bangladesh, au Laos, au Vietnam, en Ouzbekistan puis enfin en Chine où je me suis arrêtée avant d’envisager de retourner sur mes pas. Des exils choisis, ontologiquement nécessaires, inesquivables, pour être soi au contact de l’autre.

                                                                                   Monique Selim

 

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