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(an English version follows)

La pierre.

20160203_124618 (4)Exister et devoir se tailler une vie : j’avais alors besoin de la présence d’une pierre pour mieux la sculpter cette vie ! Une pierre facile à déplacer et à replacer ! C’est que parfois, on vous jette dans la gueule des paradoxes : avoir deux grands-mères un peu trop différentes. Une qui ne vous raconte rien, qu’il faut apprivoiser avant qu’elle ne vous dise ce qui s’est passé en 1948, une autre qui vous dira tout, mots débordés, inventés, embellis, elle vous sortira ses contes oraux qu’elle avait transportés de je ne sais quelle époque !

Mais c’est le propre d’une famille que d’incarner le paradoxe même. Objets de famille à l’image de leurs déplacements, fragmentations, disputes et de cette histoire à moitié racontée.

Combien de fois ai-je pensé à cette jarre remplie d’olives renversée par ma grand-mère maternelle, celle qui ne raconte rien comme une pierre muette. Avoir la trentaine pour lui redemander encore une fois « 1948 ? » Elle a fini par se souvenir de cette cave où sa famille se cachait, fini par se rappeler qu’il lui a fallu courir à la maison pour récupérer une jarre remplie d’olives pour nourrir les rescapés de la cave, elle l’enfant ! C’est que dans la guerre, il faut toujours un enfant pour récupérer une jarre d’olives. Sur sa route la jarre est tombée, les olives se sont éclatées et elle avait tout ramassé. Objet cassé et perdu entre les fissures du sol qui se déchirait sous la terre de Palestine… Aucune photo gardée. Devrais-je acheter de chez Franprix une boite d’olives en conserve, les verser sur un plat, les prendre en photo comme pour dire que j’ai bien gardé cette jarre ?

Qu’allais-je emporter avec moi ? Les contes de l’autre grand-mère ? Cette même terre fourrée d’or ? Elle me l’a dit comme ça « où tu pioches, tu trouveras de l’or, des pierres précieuses, des colliers et des bracelets ; c’est une terre riche », il fallait qu’elle me le répète un million de fois pour ne jamais oublier ; un de nos objets taillés et retravaillés avec finesse est « la mémoire », fût-elle celle des bijoux engloutis – dire que toutes ces boucles d’oreille achetées en Europe n’ont été que des soupçons d’une possibilité quasi archéologique : fouiller pour retrouver un trésor perdu, un objet impossible qui n’a de taille que les bords des lèvres de ma grand-mère.

Rien dans la poche alors que vous avez une grande famille ! Rien à transmettre à l’instar de ces mots d’amour manqués, de ces tendres baisers jamais échangés. Plus tard, les mots du père, fils d’un grand-père toujours silencieux. Retour à 48 : alors enfant de 5 ans et sans objet dans les poches, le père tombe malade sur la route de l’expulsion, la tête se heurte à une pierre, elle saigne, le père se sépare un moment de sa famille pour être guéri par un médecin à Nabattieh – et là-bas se retrouver tous ensemble. L’histoire d’un père qui ne vous raconte que les détails de ce saignement entre le nord de Palestine et le sud du Liban : pourquoi ne se souviendrait-il pas d’autre chose ? Un père qui n’a que la séparation à transmettre comme un divorce qui vous traque toute une vie ! Un père qui n’avait justement pas cet objet magique, cette loupe pour peut-être revoir sa vie autrement, pour dire qu’une séparation n’est que retrouvailles et tout votre monde bascule merveilleusement ! Mais non, il va inventer des théories de « séparations amoureuses » : un immeuble construit à l’envers que vous essayerez de réajuster tout le reste de votre vie, de ma vie. Un amour comme une pierre tombale.

Vous voilà grande et entourée d’amis d’ici et de là-bas vous envoyant des lettres et parfois des petits cailloux et une poignée de sable de cette terre jamais vue. Amis français, belges et espagnols vont laisser passer, en cachette, tous ces objets rocheux et secs à travers barrages et aéroports surveillés pour avoir le plaisir d’être « le premier qui vous rapporte un objet de chez toi ». J’imagine que j’ai fait la même chose lorsque j’ai laissé passer à l’aéroport de Beyrouth ce livre interdit des Versets sataniques, si connu et reconnu, et à moi de tourner les pages comme si je lisais une anecdotique recette de cuisine écrite pour des affamés. Et si cette poignée de sable était un objet banal tout comme ce livre banal ? Et si c’était la censure qui rendait intéressants tous ces objets ? En tous cas, je n’ai jamais rangé ce livre sur l’étagère de ma bibliothèque où repose depuis des années ma pierre, sans censure et toute réelle.

Et pourquoi un objet déplacé en cachette de là où je n’ai jamais vécu ? Mon lieu de naissance est Sidon, ville qui se brûlait pour ne pas céder aux Césars, et ce fameux phénix qui renaît de ses propres cendres, pourquoi pas ! Que des objets glorieux ! Et mon unique gloire est une carte bleue pour la réfugiée que je suis, un document de voyage qui n’est jamais « passeport », et à jamais marron. C’est que les couleurs chez moi ça ne change pas ! Un peu comme une divinité, j’imagine souvent que cette carte bleue est aussi un tabou frôlant l’éternité, rien de désirable n’est permis : appartement ? terrain à planter ? visa pour tourisme ? contrat de travail ? de quoi payer une bière le week-end ? Mais diable quel objet pourrai-je léguer à mes enfants !

Mon objet à moi est un arc-en-ciel éphémère, tout comme cette histoire d’exil dans toutes les terres accueillantes ou celles qui me gardent par simple obligation morale.

Mon histoire d’exil n’est ni reconnue ni certifiée, elle est soumise aux sautes d’humeur : je n’existe pas, ai-je souvent entendu !

Objets « fétiches » de toute ma génération exilée, porte-bonheurs, Dada et autres fantaisies patriotiques : avant mon départ, il fallait que j’accumule quelques objets pour fonder mon histoire, pour recouper les morceaux, grand-mère est morte, grand-père n’a jamais rien dit et les parents bredouillent ! Je ne savais pas que mettre dans ma valise : serait-ce cette chanson triste que mes frères avaient choisie en plein Nouvel An pour faire pleurer ma grand-mère qui venait de perdre son fils, mon oncle tué dans une des multiples guerres ? Non, non, j’ai jeté la cassette à la poubelle ! Seraient-ce tous les mots d’au revoir, la voix éloignée des amis racontant leur espoir de voir partir vers le large cette jeune fille, espoir d’une collectivité misant sur un billet d’avion solo ! Ironique espoir ! Ma valise est toujours vide, or le fameux poète a souvent déclamé « Mon pays est une valise » – alors que lorsqu’on est réfugié et que l’on voyage, on le fait sans valise pour sauver très vite la peau qui se déplace.

Je suis désormais sans nul autre objet que mon propre corps. Je suis partie vite. Je pose mes pieds sur ce nouveau sol, premier rendez-vous : SOS ouvreur de cadenas, impossible d’ouvrir ma valise. Impossible de sortir ma pierre…

Le conte des objets déplacés à la palestinienne est tout sauf fantastique, mais suffisamment réaliste pour me permettre d’épingler un objet amical ; le familial étant rude ! Il me l’a offert dans le plus grand des camps des réfugiés, Ain el-hilwi « L’oeil de la Belle » littéralement ! Un titre de conte de fée, dirait-on, une effroyable cage, je dis. Dans cette cage, j’ai passé les plus beaux moments de ma vie avant de partir loin. Avec des amis, dans un cyber centre pour déjeuner ensemble, boire et rire ! Ni liens parentaux ni moments fraternels ne pouvaient égaler un de nos fous rires pour un mot dit sans queue ni tête ! La tête n’était préoccupée qu’à devoir libérer la patrie, encore et encore, dans le langage, sur papiers et parfois dans des gravures sur des morceaux de pierres. Rien de volcanique mais des bribes de conversation, des projets qui se savaient hautement trop ambitieux, à l’image d’un peuple qui porte dès sa naissance le lourd fardeau d’une libération ! Et Fardeau rime avec Drapeau, et les déclamations de notre unique poète sont assourdissantes : « La maison n’est pas la maison, mais le chemin vers la maison » ! Et mon ami et moi pouffant de rire : « Tais-toi le poète ! Nous on veut la maison, ne serait-ce qu’une seule ! On te laisse le chemin ».

Le cauchemar est lorsqu’on a compris, mon ami et moi, que le chemin est un destin et que la maison est comme un drapeau, symbolique !

Le voilà, je le vois me donner ce bout de pierre où il a gravé un dessin de l’enfant Hanzala dont l’âge s’est arrêté à 7 ans, le dos tourné au monde entier ; il ne voulait laisser voir son visage que le jour où il retournera chez lui, à la maison ! Sur cette pierre, Hanzala semble agir, quelque chose bouge, il n’a plus les mains croisées derrière son dos, il a lui-même pris un autre bout de pierre, peut être un caillou, et le lance quelque part ! Mais où ?

Sur l’étagère de ma bibliothèque, il n’y a pas que des livres : bracelets, colliers, bougies allumées dans tous les cimetières visités pour faire le deuil de la maison ou de cet objet familial non transmis et jamais déplacé.

Sur l’étagère de ma bibliothèque, un peu d’un ami est posé dos tourné sur un bout de pierre sur les bords des livres rangés !

Sur l’étagère de ma bibliothèque, je suis souvent face à cette pierre témoin d’un dos tourné à tout sauf à toi, bel ami !

À qui tourner le dos maintenant ? À l’espoir d’une visite au pays des cantiques ? Aux avions de chasse ? Aux gouverneurs du pays du Cèdre ? À Sonnenallee ou la rue du Soleil berlinoise offrant l’illusion d’une intégration de ces réfugiés ? Mon pauvre ami et moi avions cru que peut être le dos tourné pouvait nous faire construire des passages et un regard éloigné ! Quand je l’appelle, nous nous disons que nous avons de la chance de pouvoir encore tourner le dos, comme si c’était là notre geste amical. Le pire est que j’ai toujours envie de lui demander quelque chose, je n’ai jamais osé lui parler de mon trou de mémoire : une fois l’avion pris, j’ai immédiatement oublié les mots qu’il m’avait dit en m’offrant cette pierre. Je l’appelle et je ne lui en parle jamais, pourtant nous nous racontons tout, je  sais que lui faire redire les mots n’est pas chose impossible et peut être facile pour lui, mais ma hantise est d’entendre au bout du fil : « moi aussi j’ai oublié » avec un de nos rires… Je suis tellement liée à cette pierre que le fait d’en rire la briserait en méchants cailloux.

Cette pierre, un trou de mémoire et le silence sur des vieux mots échangés entre vieux potes accompagnent chacun de mes déplacements. Serait-ce là l’exil ?!

Léda Mansour

 

The Rock.

20160203_124618 (3)To exist and having to carve a life for myself: I needed thus the presence of a rock to better sculpt that life! A rock that is easy to displace and to replace! Something that sometimes throws you in the net of paradoxes: like having two grandmothers that are a bit too different. One who doesn’t tell you anything, who has to be tamed before she tells you what happened in 1948, and one, who will tell you everything – overwhelming, invented, embelished words, one who will let out her oral tales that she had passed on since an unknown time!

But it is characteristic of a family to embody a paradox. Family objects in the image of their displacements, fragmentations, disputes and of this half-told story.

How many times have I thought about that jar filled with olives, overturned by my maternal grandmother, the one who tells nothing, like a mute rock. Reaching thirty to reask her again about “1948”? She ended up remembering the cellar where her family was hiding, that she had to run home to get a jar full of olives to feed the survivors from the basement, she – the child! That in the war, there is always a need for a child to get a jar of olives. On her way, the jar fell, the olives were burst and she had to pick up everything. A broken and lost object between the cracks of the soil that was torn in the land of Palestine… No picture was kept. Should I buy in the supermarket a canned box of olives, pour them on a plate, take a picture, so I could say that I have kept that jar?

What would I take with me? The tales of the other grandmother? That same land filled with gold? She told me so: “wherever you pick, you will find gold, precious stones, necklaces and bracelets; this is a rich land”. She had to repeat this to me a million times so I’d never forget. One of the most delicately cut and reworked objects is “the memory”, be it that of swallowed jewelry. Say that all these earrings bought in Europe were only suspicions of an almost archeological possibility; to search in order to find a lost treasure, an impossible object whose borders are only the edges of the lips of my grandmother.

Nothing in the pocket while you have a big family! Nothing to pass on, like these missed love words, these tender kisses, that were never exchanged. Later, the words of a father, a son of an ever silent grandfather. Back to 48: then a 5 year old child and with nothing in the pockets, the father falls sick on the road of the expulsion, the head is hit by a rock, it bleeds, the father leaves the family for some time to be cured by a doctor in Nabattieh – and there they meet all again. The story of a father who tells you only about the details of this bleeding between the north of Palestine and the south of Lebanon : why wouldn’t he remember something else? A father who has only a separation to pass on, like a divorce that stalks you for a lifetime! A father  who didn’t have this precise magical object, this magnifying glass to help him to maybe see his life differently, to say that a separation is only a reunion and that all your world is perfectly on track! But no, he will invent theories about “loving separations”: a building built upside down that you will try to adjust the rest of your life, of my life. A love like a tombstone.

Here you are surrounded by great friends from everywhere, sending you letters and sometimes small stones and a handful of sand from this land you’ve never seen. French, Belgian and Spanish friends will pass in secret all these rocky and dry objects through monitored borders and airports for the sake of being « the first that brings you an object from your homeland. » I guess I did the same thing when, at Beirut Airport, I transfered this banned book of The Satanic Verses, so well known and recognized, while turning pages as though I was reading an anecdotal kitchen recipe written for the hungry. And if this handful of sand was a trivial object just like this trivial book? And if it was precisely censorship that made all these objects interesting? In any case, I’ve never put this book on the shelf of my library where my rock has been lying for years without any real censorship.

And why a secretely displaced object from a place I have never lived in? My birthplace is Sidon, a city that burned for not yielding to the Caesars, and for that famous phoenix rising from its own ashes, why not! Only glorious objects! And my only glory is a blue card for the refugee that I am, a travel document that is never a « passport », and for ever brown. It’s just that colors don’t change anything for me! A bit like a deity, I often imagine that this blue card is also a taboo bording the eternity, nothing desirable is permitted: an apartment? a land to plant?a tourist visa?a job contract? enough to pay for a beer on the weekends? But for devil’s sake, what object would I pass on to my children!

My object is a fleeting rainbow, just like this story of exile – in all the welcoming lands or those that keep me by a mere moral obligation.

My story of exile is not recognized or certified, it is subject to mood swings: I do not exist, I have often heard!

“Fetish” objects of all my exiled generation, lucky charms, Dada and other patriotic fantasies: before I left, I had to gather some objects to base my story on, to cut up the pieces- grandmother is dead, grandfather never said anything and the parents only mumble! I did not know what to put in my suitcase: would it be that sad song that my brothers had chosen on New Year’s Eve to make my grandmother cry, having just lost her son, my uncle, who was killed in one of the many wars? No, no, I threw the tape in the trash! Would it be all the words of goodbye, the friends’ distant voices telling about their hope to see this young girl leaving towards the open sea – a hope of a community built on only one flight ticket! Ironic hope! My suitcase is always empty, though the famous poet has often said « My country is a suitcase » – but when one is a refugee and on the road, the trip is done without a suitcase in order to save very quickly the skin that is displaced.

I am now without any object other than my own body. I left quickly. I put my feet on this new ground, first date: SOS padlock opener, it’s impossible to open my suitcase. Impossible to take out my rock…

The Palestinian tale of displaced objects is anything but fantastic, but it is realistic enough to allow me to stick to an object from a friend, while the family one is being rude! He offered it to me in the largest refugee camp, Ain el-Hilwi, or literally « The Eye of the Beauty »! A title of a fairytale, one might say, a terrible cage, I say. In this cage, I spent the most beautiful moments of my life before going further. With friends, in a cyber center for a lunch together, drinking and laughing! Neither kinship or brotherhood moments could match one of our crazy laughters for a word said without a head or a tail! The head was thinking about nothing else than having to free the homeland, again and again, in language, on papers and sometimes engraved on pieces of rocks. Nothing volcanic, but the snatches of conversation, the projects that were clearly too ambitious, in the image of a people that carries from birth the heavy burden of a liberation! And in French burden (Fardeau) rhymes with flag (Drapeau), and the declamations of our only poet are deafening: « The house is not the house, but the way home! » And my friend and I giggle: « Shut-up, poet! We want a house, even if it’s only one! We leave you the way. « 

The nightmare is when we understand, my friend and I, that the way is destiny and that the house is like a flag, symbolic!

Behold, I see him giving me this piece of rock where he has engraved a picture of the child Hanzala, whose age stopped at 7, his back turned to the whole world; he didn’t want to reveal his face until the day he returns home, to the house! On this rock, Hanzala seems to be acting, something moves, he has no hands crossed behind his back anymore, he himself has taken another piece of rock, maybe a stone, and throws it somewhere! But where ?

On the shelf of my library, there are not only books: bracelets, necklaces, candles lighted in all the visited cemeteries to mourn the house or this family object that hasn’t been passed on and is never displaced.

On the shelf of my library, a piece of a friend is laid with his back turned, on the side of a rock, by the edges of the piled books!

On the shelf of my library, I often face this rock, a witness of a back turned to anything but you, good friend!

Whom to turn the back now? To the hope of a visit in the country of the hymns? To the fighter jets? To the governors of the country of the Cedar tree? To the Sonnenallee or Berlin’s Sun Street offering the illusion of integration to these refugees? My poor friend and I had thought that maybe a turned back could  build passages and a distant look! When I call him, we say ourselves that we are lucky to still be able to turn our  backs, as if it was our gesture of friendship. The worst thing is that I’ve always wanted to ask him something, I never dared to tell him about my missing memory: once I took the plane, I immediately forgot the words he had said to me while offering to me this rock. I call him and I never talk to him about it, though we tell each other everything, I know that making him say those words again is not an impossible, and maybe it’s even an easy thing for him, but my fear is to hear on the other side of the phone « I too have forgotten » with one of our laughters … I’m so tied to this rock that laughing about it would break it into wicked stones.

This rock, a missing memory and the silence upon old words, exchanged between old friends, accompany each of my displacements. Could this be the exile? 

Léda Mansour

(Translation : Irina Kalderon)

 

 

 

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