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Les reliques. 

Marques de l’exil.

 

331_001 (2)Il en va des patries perdues comme de nos chers défunts. Une fois dissoute la substance de la vie, à la fois unique et multiple, restent les traces nombreuses, visibles ou enfouies, de ce qui fut présent, aimé, proche, voisin, mitoyen, mais n’est plus, et vers quoi on se retourne, surtout aux premiers temps du deuil, avec une ferveur que les années tiédissent. Si on néglige de les honorer, les grands absents, femmes, hommes ou éclats de paysage, visages, bouts de rue ou de jardin,  peuvent brusquement surgir dans vos rêves ou votre veille et revendiquer, faute de survie plus dense, la célébration de rites commémoratifs. Ainsi font les fantômes qu’on oublie de venger, si bien qu’aux regrets peuvent se mêler des remords, le rappel de manquements, de fautes volontaires, d’erreurs, de simples négligences.

Les vestiges de la vie envolée, qu’on les recherche ou qu’ils vous poursuivent, affectent chacun de nos sens : saveurs ou parfums, caresses ou touchers rugueux, timbres familiers, intonations, accents particuliers, vestiges parfois puissants, mais plus légers que la foule des traces matérielles, des objets précieux ou non, des pistes écrites, photographiques, magnétiques…les seules durables, car la saveur la plus exquise, le son le plus cher, la caresse la plus maternelle sombrent dans l’oubli avec le corps qui les a perçus. Restent seuls, offerts à nos regards, à d’autres yeux peut-être aussi,  les fragments de matière, lourde ou subtile, qui témoignent de ce qui fut. Graffiti, testaments, mémoires, confidences épistolaires, souvenirs bruts ou élaborés, grigris, reliques, talismans, bricoles.

Fragmonuments… On peut regretter que l’usage officiel ait gonflé jusqu’au monumental le sens premier de monument, qui est  avis seulement, prière de se souvenir, avertissement dont on peut tirer leçon.  Tout ce qui rappelle l’être disparu ou la totalité jadis vivante et désormais engloutie par l’histoire ou par quelque catastrophe, devrait mériter ce beau nom de monument, sans égard à la masse, à la densité  ni même à la forme, car les signaux que larguent les Ombres peuvent être d’une effarante humilité : odeur poisseuse, souvenir tactile d’un fruit vert, grincement de sommier, saveur douceâtre de la jujube, triste carreau d’Aubagne aux entrelacs moutarde et vert angélique, si banal, si précieux, ou encore voix sèche d’un copain ressurgie d’entre les broussailles d’années qu’on a négligé de compter.

Quant aux figurines censées représenter les pénates, quant aux fragments symboliques de la terre natale, quant aux «souvenirs » du « pays », je dois avouer que les circonstances de notre départ, avouons-le, de notre fuite,  se prêtaient peu à leur collecte.

Le temps d’autrefois venait d’éclater, des urgences toutes fraîches se bousculaient dans le désordre. On se souciait plutôt de rechercher les disparus du 5 juillet 1962.  Les événements avaient si cruellement défiguré les lieux de mon enfance béate que l’idée d’en emporter un caillou, une pomme de pin, un coquillage m’aurait semblé  saugrenue. Partir, tourner le dos, et pour toujours. Chaque jour achevait d’effilocher ce qui avait été une vie, censément coupable, en tout cas condamnée par l’histoire. Quel « souvenir » empocher dans cet énorme et puant gâchis ?

Pourtant. Rien n’empêchait que ce pays malheureux n’ait été le mien pour un temps. L’horreur d’une longue guerre, de sa fin pour moi encore plus horrible, ne pouvait effacer de ma mémoire cette chose très précieuse, unique, que les guerres et les révolutions détruisent : le simple voisinage avec des hommes différents, une histoire et des mœurs différentes, l’illusion d’une paix, un bonheur qu’on croyait innocent parce qu’il était encore impuni. Si donc j’ai quitté Oran dans la stupeur et l’écœurement, je promène toujours en moi des adhérences suspectes avec un territoire immense, désormais idéal, inaccessible aux marées de l’Histoire avec un grand H, assez vaste pour que j’y loge sans crispation ma propre histoire et celle des miens comme celle de mes ennemis. Territoire aussi hospitalier aux contraires que peut l’être un dictionnaire, aussi tendrement indulgent que lui aux acteurs morts ou muets d’un drame désormais révolu.

La nostalgie, la vraie, celle qui s’ancre dans un départ excluant tout retour, possède  la  noblesse mélancolique d’un musée ouvert à peu de privilégiés. Le même ordre lacunaire y distribue les sections. La galerie des recettes culinaires est dans doute la plus fréquentée. Quelques cahiers jaunis y ont fixé des principes essentiels, safran à l’ébullition… jamais cœurs d’artichauts et poivrons dans le même couscous… ne pas confondre escabeche à l’oignon et au laurier et la variante juive, à l’ail et au cumin… préférer la marque « Bomba » pour ce que nous appelons simplement RIZ, connu en France sous le nom grotesque de « paella ». Et cette galerie gastronomique conserve le paradoxe banalisé d’une communauté de nourriture, la seule indiscutable, avec peut-être cette autre, plus mystérieuse, qui concerne la bouche elle aussi, et modifie l’articulation des consonnes et des voyelles chez  les uns et les autres… Câpres, piment, safran, ras-el-hanout, harissa et vanille, cannelle et cumin de Hollande, moins dérive que convergence des continents, très ancienne mondialisation.

Pour le reste, documents ou monuments au sens large, un inventaire s’impose, ne serait-ce que pour les enfants et petits-enfants. Ceci, pour commencer, que nous tenons de nos parents :

  • un nécessaire en cuivre pour pèlerins en partance pour la Mecque;
  • deux poteries berbères de la région de Maghnia, don du colonel Peney. Superbe décoration alliant figures géométriques, triangles et damiers et feuillages stylisés de fougère ou de frêne ;
  • une épée de Targui. Achetée par le grand-père de ma femme après la condamnation à mort et l’exécution de son possesseur. Le sang de la victime y était alors encore visible ;
  • quatorze carreaux de céramique qui ont anticipé, préfiguré et accompagné les déplacements de la famille. Cuits au XVIIe siècle à Manises, près de Valence, ils passèrent la mer et ornèrent longtemps un charmant restaurant d’Oran, la posada Española, dans la vieille ville. Vers 1950, son propriétaire fit cadeau à mon père d’une partie des « azulejos ». Ces carreaux ont repassé la mer avec nous et rejoint l’Europe aux anciens parapets ;
  • un petit tapis de prière de Ghardaia, délicieusement bigarré, mais rongé par les mites;
  • une ghess’â, grand plat à couscous en bois acheté au Sahara;
  • une ceinture d’apparat en brocart, large d’un empan et mi-partie d’étoiles à six branches violettes sur fond orange et d’un décor floral aussi riche que les bouquets flamands du XVIIIe siècle.

   Et ceci, acquis par nous :

  • une cruche émaillée, cannelée, caractéristique de Fez, d’un vert sombre incomparable;
  • un candélabre berbère à cinq bobèches, peut-être juif, car il existait en Algérie des communautés de juifs berbérophones, dont la femme de Camus, Francine, était issue;
  • un « canoun » ou fourneau rustique en terre cuite, le plus souvent tricorne, ici dit « moudjemmâa » ou « rassemblé » car il accouple deux petits fourneaux à charbon
  •  trois anciennes poteries berbères du Maroc (Rif) sans décor d’un poli quasiment métallique;
  • une cruche en terre, que j’ai achetée au marché aux puces d’Oran en même temps qu’une flûte en roseau gravée de rouge et que deux aquarelles chinoises,
  • un burnous blanc acheté à Colomb Béchar;
  • une djellaba à rayures gris sombre que j’ai portée pendant mon service militaire dans les commandos de chasse;
  • une carte du XVIe siècle de la Barbarie ou Bled el Djerid ;
  • une autre de l’Algérie, colonie française, de 1849 ;
  • dix gravures anciennes d’Alger, Oran, Tlemcen et Bône.

Voilà pour le musée.

Enfin… plus précieuse que tout cela, plus évocatrice, tenue un temps entre mes doigts, mais rendue finalement à l’air, non plus le retour au pays perdu, non plus les marques figées de l’ancien voisinage, mais une visiteuse inattendue, vivante, défiant conservatoires et  musées.

Je rentrais chez moi sans nul souci lié au passé, peut-être distrait, quand à vingt mètres de ma maison, je L’ai vue. Elle-même, sans doute possible. Son corselet damasquiné, sa tête de cheval apocalyptique, ses fortes jambes armées d’ergots en scie, sa couleur d’argile grise séchée au soleil. Collée à la vitrine d’un marchand de modèles réduits, semblant s’imposer, au-delà du verre, à une foule de voitures de course ou de luxe. Pouvait-elle être une de ces figures animales fabriquées à Hong Kong ? J’ai entr’ouvert la porte pour demander au marchand, il m’a regardé comme l’imbécile que j’étais. Elle ? La sauterelle du désert ? Le fantassin isolé des myriades volantes ? La plaie d’Égypte réduite à l’unité ? Elle ? Ici ? Échappant à sa légende ?

Restait à m’en convaincre le plus fermement, le plus délicatement possible et ma paume  reconnut sans peine la ruade coupante des pattes musclées. Je lui fis une cage de mes deux mains et gagnai le muséum d’Histoire Naturelle. L’entomologiste était absent. A mes questions sur la possibilité d’une arrivée aussi insolite il me fut répondu sans chaleur qu’on enregistrait bien des insectes divers, lépidoptères ou coléoptères venus d’Afrique. Rien de bien étonnant, donc. Pas étonnant ? Est-ce que les cultivateurs d’ici en avaient déjà vu ?  Après le musée, ce fut donc le marché et mon ami Patrick. Avait-il jamais remarqué dans ses champs bestiole aussi singulière ?  Non, la cavalière cuirassée ne lui disait rien.

Faites voir ! La voix était d’une voisine chez qui nous n’achetions guère de légumes, dont j’ignorais qu’elle était originaire d’Algérie, qui la reconnut aussitôt, dans la clairevoie de mes doigts et là…

Je ne vois pas d’art pouvant exprimer l’étrange jubilation qu’elle et moi avons sentie éclater en nous, nous reconnaissant nous-mêmes comme enfants du même lieu, elle native du Sersou, plateau venté, pauvre et giboyeux, aux hivers rudes et aux étés incandescents, qu’il lui suffit de nommer pour que j’en respire l’espace immense et dur, moi d’Oran d’où elle s’était comme moi embarquée… Nous avons évoqué comme un jeu héroïque dont nous avions été les acteurs et les témoins les invasions meurtrières, le fracas de casseroles prétendant éloigner le fléau des fruitiers qu’elles transformaient en poteaux nus, « leur » nuage obscurcissant le soleil, les lourds matelas que « leurs » cadavres amassaient au long des plages, varech inattendu venu du désert, nos plaisanteries avec celles d’entre elles que nous capturions, que nous cachions dans les boites à craie de l’école, que nous attelions à des boites d’allumettes vides, le cliquetis de leurs vols s’abattant sur balcons ou terrasses, les autos patinant sur leur masse épuisée, l’incroyable force de vie destructrice, de vie obstinée jusqu’au suicide, jusqu’au bond impossible et pourtant secondé par le vent au-dessus de la mer bizarrement glacée en ces jours de sirocco étouffant.

Cette petite messagère ressuscitait le plus enfoui, le plus quotidien, le plus enfantin, le plus innocent des souvenirs :  la percée des chaumes à travers la semelle de corde de nos espadrilles, la puanteur des puits secs bourrés de charognes, l’odeur lourdement sexuée des figuiers à midi, la course oblique des chiens sloughi, l’odeur et la saveur du méchoui, la pesanteur des siestes obligées, les bains, les escapades, l’éveil précoce du sexe, les deuils, les fêtes, tout cela charrié par le sang et le souffle, tout cela totalement natal, nous et notre lieu premier, inaltérés, mais pas encore la peur, ni l’angoisse, ni la haine, toute l’épaisseur cristalline de ce qui n’est plus, le kaléidoscope où le sordide, le malodorant, le louche voisinent avec le plus lumineux, bref la vie unique et multiple, la vie envolée, la vie dépaysée comme cette petite chevaucheuse de vent qui nous avait rejoints par-dessus la mer et un demi-siècle.

Louis Martinez  

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