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Le miroir.

D’une rive l’autre.

 

claire

Cliché Marie-Paul Andréo (c)

C’est une histoire d’objet qui a traversé la mer Méditerranée. Pas un petit objet qui se glisse dans une poche en partant. Non. Des objets, des meubles, pour lesquels un tel déplacement doit être organisé.

Ils sont aujourd’hui dans l’appartement de Marie-Paul. Sa grand-mère a pu les faire venir de « là-bas ». (Je dis « là-bas chez nous, là-bas chez moi, alors que je n’y suis restée que jusqu’à 7-8 ans ») : un tableau représentant une villa mauresque dans un jardin (semblable à la villa familiale à Alger) ; un canard en peluche ; au mur un grand miroir, d’environ 2 mètres sur 3 ; une table aux montants de bois en forme de lyres, et une lampe.

–  Ma grand-mère et moi, on est parties en avion en mars 62 parce que l’école s’était arrêtée… C’est un client de mon père, qui lui avait fourni deux billets. L’école avait fermé parce qu’il y avait trop d’attentats, donc une fois qu’il n’y avait plus d’école… Et moi, en plus, j’habitais en dehors d’Alger et les moyens de communication n’étaient pas faciles… Alors, mon père a décidé qu’il allait m’envoyer en France, chez sa sœur – il avait une sœur qui habitait en France ; et moi, ça ne m’a pas traumatisée parce que j’avais l’habitude d’aller en France avec ma grand-mère pour des vacances. Donc ce n’était pas inconnu : j’avais ma tante à Paris, j’étais allée dans l’Est, dans la famille de mon oncle, donc sur le moment, ça ne m’a pas choquée… au début…. Mais ça a duré cette phase-là, ça a duré… D’ailleurs je me demande pour l’école, je n’ai dû être inscrite qu’à la rentrée suivante.

  • Non, je me souviens que tu étais arrivée au mois de mars ou avril.

–    Alors ma grand-mère a dû m’inscrire avant l’arrivée de mes parents. Mes parents, eux, sont arrivés en juillet au moment de l’Indépendance, pour me rendre visite, pour me voir et puis pour ne pas passer les fêtes de l’Indépendance là-bas, parce que c’était une maison isolée ; il n’y avait plus de téléphone, ils s’étaient dit que c’était peut-être bien de ne pas être là au moment des fêtes de l’Indépendance. Donc ils sont partis en prévenant qu’ils partaient et qu’ils revenaient. Et on leur a téléphoné en disant : «  Ne rentrez pas parce que la villa a été réquisitionnée, elle est occupée par l’armée ». Et, voilà, ils avaient avec eux une valise de week-end, rien d’autre. À la suite de çà, mon père est reparti tout seul, il a pu voir la villa, il a dit que c’était comme si « un aspirateur était passé ». En fait, après, on a pu récupérer par ma grand-mère des livres, des objets (dont ce canard en peluche auquel je tiens), mais je suppose que tous les vêtements, les objets usuels avaient disparu, ça faisait vide. Il a visité la maison avec une mitraillette dans le dos, ensuite il a été emmené au commissariat, et on ne l’aurait peut-être pas revu s’il n’ y avait pas eu un cousin qui était dans l’administration française et qui est allé le chercher. Et on l’a laissé partir, on lui a fait comprendre qu’il fallait qu’il parte et qu’il ne revienne plus. Il pensait partir, mais pas comme ça, il avait dit : « Pas la France et surtout pas Paris », (…). Et on s’est retrouvés en France et à Paris (…). Et là ma grand-mère est repartie en Algérie, elle est allée à la villa demander des comptes : « Vous êtes un voleur » a-t-elle dit à l’officier qui était là, qui s’est piqué et qui lui a permis de revenir avec une camionette et d’emporter quelques meubles et divers objets.

Ma grand-mère, elle a risqué sa vie, là. L’officier aurait pu la traiter de folle, la chasser. Mais non il lui a permis… il a été… gentleman. Elle avait la soixantaine à cette époque-là, pour moi, c’était une vieille dame, mais elle était encore… C’est vrai qu’elle avait un certain… culot de faire ça ! Elle était persuadée de son bon droit. Je ne sais pas si elle aurait fait ça pour ses propres affaires. Mais les meubles de son fils ! (…)

Il y avait cette lampe, oui. Il y avait ce tableau qui représente une villa mauresque – pas comme celle de mes parents qui était beaucoup plus petite, mais il y en avait de grandes propriétés comme celle-là, pas facilement accessibles – il y avait cette grande glace et puis la table lyre qui est aujourd’hui pleine de paperasseries et sert de support à la télévision.

Et moi, ces objets, voilà, je ne peux pas m’en séparer… C’est vrai que ça m’a pesé un peu lorsqu’ils sont arrivés chez moi. Mes parents avaient retrouvé un appartement assez grand pour que les objets ne soient pas entassés, et c’est vrai que chez moi, c’est plus petit, ça prend de l’espace, c’est daté, mais en même temps j’y tiens pour ce que ça représente, par le fait que ma grand-mère a risqué sa vie pour les récupérer ; je ne veux vraiment pas les vendre. J’en ai donné à la filleule de mon père. Parce qu’elle vient aussi d’Algérie, je savais qu’elle y tiendrait. Le tableau aussi, j’essaierai de le transmettre à mes cousins. La glace, je me la suis appropriée en mettant des photos, des objets ; la lampe, elle était dans l’escalier dans mon souvenir.

Ils sont là ces meubles, ces objets, rescapés, déplacés de leur premier lieu. Ils ont une re-vie, ils sont réutilisés au quotidien. Les larges bords en bois du miroir sont équipés de petites étagères utilisées comme supports à divers petits objets de la vie quotidienne ; sur les étagères de la table s’empilent des journeaux et son plateau sert de support à un téléviseur ; la lampe participe à l’éclairage actuel du salon.

Le miroir reflète un intérieur bien parisien, avec son poële à bois ; mais c’est le décor disparu, absent, qu’elle y voit. Car s’y reflètent aussi des objets, des vestiges venus de « là-bas » : au mur, un tableau où l’on voit, caché dans des arbres une grande maison blanche ; puis une lampe en faience surmontée d’un globe en verre ; et c’est cette même lampe que l’on voit aussi sur une photo posée devant le miroir. Deux images du même objet, l’une au-dessus de l’autre : sur la photo, on voit la grand-mère la tenant, elle, petit-enfant, dans ses bras et derrière, la lampe, devant un simple mur blanc algérois ; au-dessus, dans le reflet du miroir, la même lampe, posée sur la tablette d’un radiateur parisien, cinquante ans après. Une mise en abyme.

Ce sont des meubles et des objets sans grande valeur, ni style particulier ; mais ils sont chargés symboliquement, riches de sens pour ceux qui savent les lire ; ce sont des objets « héritiers » ; et elle voudrait les transmettre à ceux qui pouront en avoir une même perception, à ceux pour qui ils seront aussi des rappels matériels d’une vie révolue, et qui sauront les conserver, ces marques de l’exil d’après les révolutions, les guerres, les bouleversements. Avec la certitude qu’on ne pourra jamais le retrouver, ce pays natal.

Ces meubles sont le dernier fil qui la relie à un monde irrémédiablement disparu, perdu.

Claire Reverchon

 

 

 

 

 

 

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