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Le châle vert de ma grand-mère.

Tentative d’une lettre.

 

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Tété Mariam, 

Je m’approche de l’âge où tu as eu ton diabète, tu étais super disciplinée dans ton régime, je m’en souviens très bien, pas une seule cuillère de la succulente confiture de figues que tu préparais pour toute la famille. Les figues de la montagne du village qui n’ont goûté qu’à l’eau de la pluie, pas d’eau d’irrigation, tu les séchais au soleil, tu y ajoutais les noix, l’anis, le fenouil, les clous de girofles et la cannelle. Tu vois ? Je me rappelle très bien de la recette, pourtant je ne l’ai jamais faite moi-même, personne ne la réussira comme toi, mais je garde la recette, toutes les recettes : la limonade, le sirop de mûres, la moussaka à ta manière, j’essaye de préserver tout de cette histoire, parfois c’est pénible.

Je te disais que je m’approche de l’âge où tu as eu ton diabète, mais je pense que si jamais je deviens diabétique, je serais moins disciplinée que toi. Je ne pourrais pas m’abstenir de manger. Tu vois, je continue à fuir vers l’avant. En 1996 quand tu t’approchais de la mort, à l’hôpital, je ne t’ai pas rendu visite, aucune visite, j’ignore pourquoi. J’ai refusé de te voir trop avant ta mort. Je fuyais la mort, je l’ai fui aussi en 2014 et je n’arrive pas à appeler les gens, mes gens, ou discuter avec eux. Oncle Shukri à Alep, oncle Jamil à Damas, je ne les appelle pas, je sais discrètement qu’ils sont vivants.

En venant ici, je n’ai pas pu ramener tous les souvenirs que j’ai hérité de toi, je n’ai pas ramené les six petites fourchettes colorées à deux dents, avec quoi tu servais les oranges coupés aux 7 petits-enfants, mes cousines, mon cousin regretté, ma sœur et moi-même. Ta machine à coudre « Singer » où on lisait « made in  Great Britain » et par laquelle on fantasmait sur le Great Britain, cette machine est restée chez maman,  j’ai ramené le petit châle vert en laine. Il y a deux petits trous de mites pour me rappeler l’éphémère et la mission difficile de la mémoire, mais aussi la force insaisissable qui a peint notre matriarchie, et l’ambivalence de nos destins et de notre pays. Oui l’ambivalence. Les odeurs de la douceur, de la viande du chameau  grillé, les manuscrits de la bibliothèque mamloukite « Al Zahirya » et cette finesse de produire des confiseries appelés du nom biblique « manne » juxtaposaient la grande citadelle de Damas où on confinait des hommes pendant des quarts de siècles.

Tu te rappelles comment, pendant tes dernières années, tu ne traitais Jeddo que par « proxénète » ? Comment tu as pu le prononcer ? Toi, l’incarnation de la pudeur et la politesse, éduquée par les religieuses, toi qui utilisais des surnoms pour appeler les toilettes, le caca et le pipi. Toi qui avais passé 60 ans avec lui dans la crainte et la sévérité, tu n’avais même pas le droit de sortir quand tu le voulais, tu le suivais dans ses déplacements de carrière partout en Syrie, dans l’austérité et la peine. Tu te rappelles quand tu es arrivée à Idleb et tu as découvert que la demeure qu’on t’avais consacrée était bourrée de scorpions attirés par l’odeur des melons réservés dans la pièce à provisions et toi, enceinte, avec bébés et enfants, tu devais tuer tous les scorpions pour sécuriser la maison ? Tu te rappelles comment la sage-femme était obligée de faire tourner sa main dans ton utérus pour faire sortir ton benjamin qui a failli mourir en toi ? Le lendemain tu t’es réveillée pour faire le pain. Tu n’avais pas le choix, sinon tu serais passée pour molle, bonne à rien, par ta belle-mère et ta belle-sœur. Et comment tu as sauvé Shoukri de la noyade dans la rivière ?  Tout ce courage et tu as attendu 60 ans pour insulter ton mari tyrannique, noble et tyrannique car lui aussi était dans l’ambivalence. En tout cas, dans cette « cerisaie » toutes les femmes attendaient beaucoup pour dire les choses. Tu sais que Tante Aida a attendu 80 ans pour dire qu’elle avait envie des hommes, après sa très longue vie de vieille fille, juste avant sa mort.  Tu n’as pas pu donner ton opinion dans le mariage d’aucune de tes filles, tu n’avais pas le droit de le faire, mais tu savais comment inculquer le secret de la survie et de l’endurance. Toutes ont pu assumer d’une façon ou d’une autre. Ta benjamine a pu survivre à une violence inouïe et elle m’a filé tout ce bagage de contrastes.

Le châle vert dit ton élégance et notre identité.  Tu étais très élégante, je confirme. Tu avais un style anglais, un peu. Jeddo se moquait tout le temps du fait que tu as fait ta scolarité chez des sœurs religieuses danoises, pour nous, tes petits enfants c’était un exotisme unique, des danois en Syrie au premier tiers du 20e siècle ? Jeddo se doutait d’un soupçon de protestantisme dans ton éducation, dû à ces missionnaires religieuses. La preuve pour lui, c’était ta lecture assidue pendant les premiers temps de ton mariage de « Reader Digest » traduit en arabe. Nous, nous n’avons jamais compris le lien et on s’en fichait pas mal, pourvu que tu continues à nous raconter tes contes fantastiques de Geneviève qui n’était finalement que Pénélope de l’Odyssée, toi tu le savais ? Ce sont certainement les religieuses qui te racontaient ces histoires. Et le brave homme qui ne devait pas tourner sa tête en avançant dans les ténèbres ? C’était qui, j’ai oublié comment tu l’appelais … tu vois ? La mémoire me trahit.

Dans les années 50, tu as éduqué 7 enfants, tu as cru au pouvoir de l’enseignement. Vous vous êtes privés de tout pour envoyer le frère de Jeddo à Paris pour qu’il revienne cardiologue à Damas. Ton fils ainé, oncle Sami, est parti lui aussi en 1969 à Ohio aux Etats-Unis pour devenir cardiologue, tu ne l’as jamais revu. Il n’est jamais revenu. Il ne communiquait pas trop avec la famille. C’est étrange quand même, depuis 50 ans il y a ce penchant à fuir. Mais pourquoi fuir la Syrie en 1969, pourquoi fuir en avant ? Ce sont les deux trous de mites que j’aimerais raccommoder. Je te poserais beaucoup de questions. Toi tu disais que c’est l’hypersensibilité qui pousse les gens à fuir. Tu sais que Ayham, ton premier petit fils est décédé à l’âge de 40 ans ? Il n’a pas pu supporter la vie, pourtant, c’était bien avant 2011.

Violence et douceur, soumission et révolte….. Les deux trous produits par les mites, que j’essaye de combler sont l’histoire d’un pays qui produit la « manne » et les tueries, la force et la soumission. Je n’arriverai peut être pas à combler ces trous, mais je continuerai à caresser ce châle pour pouvoir avancer.

 Nisrine Al Zahre

* Ce texte a été présenté lors de la journée d’étude L’objet de la migration, La construction de la figure de l’exilé par les objets dans l’espace narratif,  Migrobjets (Inalco) & Non-lieux de l’exil, 21 nov. 1016 

 

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