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Les trois verres.

Débordements.

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Par moments, j’aurai bien cassé la figure à tous ces meubles dont ma mère avait hérité et avec lesquels ma sœur et moi avons grandi. J’avais envie de les brûler, tous ces objets démesurés qui réduisaient notre espace vital moderne. Fruits de deux héritages, ils trônaient là, nous forçaient à la pénombre, conditionnaient nos mouvements, réclamaient de la cire et du dépoussiérage. Ils étaient les signes de vies en amont, dans d’autres pays, d’autres cultures, d’autres langues. Les marques d’un déracinement tant territorial, social que temporel… Nous qui peinions à savoir quelle langue parler, nous qui avions de la difficulté à trouver notre place, alors que eux, eux… une fois soigneusement installés, ils resplendissaient.

Nos invités étaient toujours curieux d’en savoir plus à leur sujet. Comment était-ce possible que dans cet humble immeuble se cachent de tels trésors ? D’où venaient ces tableaux dignes de musées ?

C’est ainsi que depuis mon enfance j’entends prononcer le nom de Willibald Duschnitz. Que j’écoute l’histoire de ce mythique arrière grand-père juif mort au Brésil après avoir fui en 1938 une Vienne agonisante et profondément antisémite. Willibald à qui l’Empereur Franz-Joseph avait attribué le titre honorifique de Kommerzialrat. Willibald qui à l’âge de 20 ans avait hérité d’une fabrique de feutre familiale et qu’il transforma en une mine d’or. Lui qui vécut à la Villa Duschnitz, située dans un quartier chic de Vienne et dont son ami Adolf Loos avait aménagé l’intérieur. Willibald, ce bel homme qui tomba en amour devant Jenka, une pianiste morave, alors que du haut de son cheval il l’entendit jouer par la fenêtre d’une villa de Holleschau. Un passionné d’art qui collectionnait des objets antiques, des tableaux flamands, hollandais, des antiquités grecques et égyptiennes, des verres, des sculptures italiennes de la Renaissance. Willibald, celui qui réussit à soustraire des tableaux aux Nazis en les mettant à l’abri dans différents musées d’Europe. Willibald, dont les ressources intérieures paraissent aujourd’hui encore stupéfiantes puisque jamais il ne s’est laissé abattre par l’exil, la mélancolie. Jamais il n’aura versé une larme pour une vie confortable aryanisée. Pas un regret pour sa vie viennoise volée, spoliée. Au contraire. Willibald recréa une industrie lors de son séjour en Angleterre. Willibald seconda Eva Klabin dans l’ouverture de son musée à Rio. Willibald l’immortel. Willibald dont 6 malles remplies d’oeuvres d’art sont encore radioactives puisqu’elles manquent, puisqu’elles sont en souffrance.

Aujourd’hui, aujourd’hui, alors que je lis sa correspondance, que je me délecte de ses tableaux, je ris de mon envie de tout brûler, car quoi qu’il en soit, objets ou pas, le passé irrésolu entre par les interstices, les portes mi-closes. Il dynamite le quotidien avec des lettres comme celle que nous avons reçu, il y a trois ans, du gouvernement autrichien. Le Musée d’Art Appliqué (MAK) de Vienne, dans le cadre de la commission de restitution de biens spoliés, veut nous rendre trois verres qui ont appartenu à Willibald.

Trois verres.

Trois petits verres syriens du 14e siècle.

Trois petits verres qui demandent des actes de naissances, de décès, des testaments.

Trois petits verres qui redonnent vie à de sourdes rancoeurs, d’immondes pratiques. Trois petits verres qui à eux seuls questionnent les liens familiaux du présent et la politique de restitution. Trois petits verres qui pèsent des tonnes d’Histoire. Trois petits verres dont je ne connais pas la valeur, mais pour lesquels il sera demandé l’équivalent de 1000.- Schillings de 1948. Oui, il faudra racheter les verres. Il faudra rendre au Gouvernement les 1000.- Schillings que Willibald a accepté pour camoufler le fait, qu’en 1948 il avait acheté un droit d’exportation pour ce qui avait été préservé de sa collection. Trois petits survivants. Ils sont beaux, fragiles, débordants de vie. Ils nous forcent à retourner sur les terres qui furent le point de départ de l’errance. Ils nous forcent à rebrousser chemin et prendre la mesure de la mesquinerie, la mesure des diverses humiliations subies. A nous adresser aux mêmes interlocuteurs de Willibald, des lois en plus, du travail de mémoire en moins.

Je bégaie face à cet imprévisible passé qui me colle aux doigts, qui me densifie, qui me construit à petit feu. Je me demande « Comment s’en sortir sans sortir ? »*

                                                                               Gabriella Zalapì

*Ghérasim Luca

 

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