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Le bocal.

Déménagement 94.

 

bocal3 (2)Depuis l’enfance, depuis toujours, quand je me sens esseulée, triste, déprimée, malheureuse, ma façon d’oublier et de me consoler c’est, à l’heure du coucher, de me recroqueviller dans mon lit pour inventer, construire, démolir, rebâtir la maison de mes rêves. Depuis le temps, je peux vous dire ce n’est pas une maison que j’ai construite ni un village ni même une ville, mais bien des mégapoles tentaculaires à la pelle.

Et aujourd’hui, nous sommes en 94, j’ai 50 ans, mon père est mort, j’ai quitté mon mari et l’Italie, mes enfants ont grandi, je suis revenue à Paris, j’ai perdu trente kilos, je suis seule et je vais enfin, finalement, véritablement, avoir ma maison à moi, ma maison mienne, ma maison que j’ai faite pour moi, par moi-même, toute seule. Sans personne pour me dire que ceci ou cela ne se fait pas comme ci, que ceci ou cela ne se fait pas comme ça… j’ai certainement fait des bêtises, des erreurs, des mauvais choix que je regretterai peut-être dans quelques années, mais ce sont les miens à moi.

Ceci dit, je me sens quand même et malgré tout, un peu, beaucoup même, la gardienne des souvenirs des autres. Si j’en avais le courage, je balancerais tout aux orties et je recommencerais à zéro. Mais ma mère est encore vivante, alors ce courage-là, de briser les liens qui restent, de la briser elle, je ne l’ai pas.

Donc, je fais avec ce que j’ai et je ne m’en plains pas. D’abord parce que j’aurais très bien pu me retrouver avec une chaise en paille dans un logement social, ensuite parce que les souvenirs des autres ont bercé ma vie depuis toute petite, qu’ils sont beaux et que je les aime.

Mais mon père était russe, juif et converti, sa mère était née en Pologne, ma mère est anglaise, sa mère était née en Australie, son père en Chine, son grand-père s’était marié en Inde… etc. etc. Et les souvenirs des autres sont devenus nombreux, volumineux et encombrants.

Alors, avant qu’arrivés des quatre coins du globe, les souvenirs des autres envahissent ma tanière, enfin prête mais encore vide, je me suis dépêchée de respecter le plus ancien de nos rites et d’y apporter « la vie de la maison » : une grosse miche de pain creusée d’un trou rempli de sel que j’ai placée en haut du placard le plus haut. Ma tante l’avait préparée pour mon père, il y a longtemps, quand il avait acheté son premier appartement. Je l’avais transportée, rassise et craquelée, à toute vitesse en voiture, lors de son dernier déménagement pour arriver avant lui et ses souvenirs à lui, et l’accueillir avec, devant sa porte.

C’est ce que lui faisait quand, enfants, nous changions de maison, c’est ce que faisait sa mère avant lui et sa mère avant elle et sa mère… etc. etc.

D’autres rites familiaux se perpétuent encore, ceux du côté russe en particulier : à chaque départ nous nous asseyons toujours sur nos valises en pensant très fort à nous tous, au lieu où nous nous trouvons, pour être sûrs de nous y retrouver, et puis nous nous embrassons, ceux qui restent et ceux qui partent.

Certains rites ont disparu avec ceux qui les célébraient : ma grand-mère, partie pour Pitchipoï par un matin d’hiver avec Papouchka, n’est plus revenue pour nous donner la bouchée de pain trempée dans le sel qui fêtait chaque retour… mais leur départ à eux s’était fait sans rites… C’est étrange d’ailleurs, que nous ayons gardé la célébration des adieux et non plus celle des retrouvailles.

Voilà, je suis maintenant dans ma maison, assiégée par les souvenirs des autres qui s’entassent du sol au plafond et j’aimerais bien passer aux rites suivants, ceux qui sont communs aux deux parties de la famille. Et en premier : le thé.

Le thé. Mon doudou. Un doudou partagé par nous tous ; ma mère ne peut pas vivre sans, et surtout pas sans toutes les petites manies -probablement désuètes et oubliées depuis longtemps en Angleterre où elle n’est presque jamais retournée- qui entourent sa minutieuse préparation : sa tasse en porcelaine, le lait versé en premier, la quantité exacte de sucre, le thé en lui-même – du Earl Grey et jamais autre chose qui n’est qu’une infâme imposture- la théière ébouillantée qu’on approche de la bouilloire et jamais le contraire, les gâteaux épicés, la confiture d’orange amère et, quand elle est en verve, les délicieux petits sandwiches au concombre. Mon père, ouvert à toute nouveauté, n’avait qu’un seul rituel : le sucre, cassé entre ses doigts et mis en bouche pour adoucir à travers lui le liquide bouillant ; ma sœur qui nous faisait découvrir les mille et une qualité de thés venus du monde entier sous l’œil méfiant de l’impératrice de Chine (surnom très confidentiel dont nous avions affublé notre mère quand elle nous regardait d’un air critique) ; ce thé, consolateur, réconfortant, dont j’avais été effroyablement privée pendant toute ma vie en Italie, pays de café bu en une gorgée au comptoir, pour qui le thé est une lavasse à peine tiédie par la vapeur salée des machines à expresso, juste bonne pour les malades. Bref, mon thé.

Mais là, les choses se compliquent. Pour je ne sais quelle obscure raison, la bouilloire trône sur une des étagères en hauteur de la bibliothèque, par ailleurs encore vide, qui tapisse toute une paroi de ce qui sera mon bureau. Devant, un mur de cartons de livres (mes souvenirs à moi), disposés sur deux rangs, qui m’arrive aux sourcils. Entre les deux files, une grande table, que je ne vois même pas mais que je sais avoir été placée exactement là où je l’ai demandé par les déménageurs.

Après avoir longuement et vainement tenté de l’atteindre en escaladant les cartons, en les déplaçant pour ouvrir une brèche, en grimpant sur la table pour essayer de la faire tomber, en la poussant avec un plumeau, en m’étirant au maximum depuis le palier de l’escalier qui surplombe la pièce pour l’attraper avec un crochet de portemanteaux, je renonce. La bouilloire restera là, à me narguer pendant une quinzaine de jours, le temps que je réussisse à vider quelques caisses ailleurs pour pouvoir en déplacer d’autres.

J’ai besoin de ma tasse de thé. Je me faufile d’une montagne à une autre, d’un amoncellement de souvenirs de salons à un amoncellement de souvenirs d’armoires. Je sens mon exaspération monter, il me faut ma tasse de thé maintenant tout de suite absolument immédiatement sinon je vais tomber en poussière. J’ai du thé, j’ai un bocal de moutarde pour tasse, un tournevis servira de cuiller, j’ai du Canderel dans mon sac, de l’eau au robinet et du gaz dans la cuisinière, je peux m’arranger sans passoire et même sans lait, mais pas sans eau chaude. Au bout d’une heure de recherches de plus en plus frénétiques, je dégote un plat à tarte cannelé, le seul parmi plusieurs autres dont le fond soit fixe. Il est grand et, comme tout plat à tarte qui se respecte, il doit faire à peu près trois centimètres de haut. Qu’importe, je peux enfin faire bouillir un centimètre et demi d’eau. J’ai aussi déniché un entonnoir en plastique orange et deux vieilles éponges qui me serviront pour tenir le plat brûlant. Un carré de gaze stérile pris dans la pharmacie, retrouvée par hasard au coin du grille-pain, et drapé sur l’entonnoir fera office de tamis. Je dois faire attention car je suis perchée en équilibre sur des caisses de souvenirs de cuisines, l’eau bouillante fait des vagues et, bien sûr, sous l’effet de la chaleur le plat à tarte se gondole, les éponges collent, l’entonnoir ramollit, la gaze se ratatine et la moitié des feuilles de thé s’échappe. Mais, en versant très, très doucement, une partie de l’eau arrive quand même dans le récipient posé au fond de l’évier et je réussis à me concocter un bon trois quarts de tasse de thé noir qui me paraît le meilleur du monde.

Je m’assieds où je peux et je sirote enfin avec un plaisir incommensurable cette boisson chaude qui m’apaise et me rassérène, avant d’aller escalader dans ma chambre un autre échafaudage de souvenirs des autres qui me barre l’accès au lit -souvenir de mon père- dont une moitié seulement est libre de tout entassement de souvenirs de je ne sais plus qui, et où je pourrai m’écrouler, bien étalée, pour dormir sans rien construire et sans me souvenir des souvenirs de personne, avant de m’attaquer demain aux rites des jours suivants.

Joëlle Mnouchkine

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