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Le placenta.

L’objet évanouissant.  Destination Finis terrae.

Schiele deadmother

Schiele Deadmother

Les objets des exilés sont des détails qui nous renvoient à des existences en mouvement. Quand on migre on sait bien que la plupart de nos objets personnels seront perdus, oubliés, retrouvés, et que peut-être, comme nous, ils feront peau neuve ; le passage d’une frontière pourrait même transformer un objet qui, sous une autre latitude, révélerait des nouveaux visages et des nouvelles formes. A qui appartiennent les objets des exilés ? Pendant le colloque « Etudier l’exil », des conservateurs de musée se sont interrogés à propos de l’appartenance des barques de migrants échouées. Comment être propriétaires si on a été expropriés de notre territoire, de notre mère patrie ?

4 mai 2015. L’énième bateau de migrants traverse la Méditerranée pour tenter de gagner les rives italiennes. Dans le navire qui donne secours aux exilés accablés par le long voyage, une femme nigériane accouche d’une fille. Petite clandestine qui flotte dans une placide mer amniotique, le bébé contourne les restrictions imposées par les passeurs d’un côté et par les frontières de l’autre, pour parvenir à une desti-nation qui lui donnera un couffin de fortune et un double prénom – Francesca Marina – ainsi qu’une symbolique appartenance à la mer.

La naissance de Francesca Marina a trouvé un grand écho dans les médias italiens et européens : sa photo, postée sur Twitter par la Marine Militaire italienne, est immédiatement associée à la photo d’une autre enfant, née le même jour : Charlotte Elizabeth, la Princesse du Royaume Uni. Le peuple du web donne vie à une sorte de fable moderne, sur le modèle du Prince et le Pauvre de Mark Twain, mais comme tous les « coups de foudre » virtuels, il est aussitôt oublié.

Le seul objet que Francesca Marina porte avec/sur elle, est le placenta. Objet symbolique, espace vital qui représente une relation entre mère et enfant, le placenta est également un intermédiaire, un entre-deux qui maintient la distance entre deux corps, entre deux territoires. Julia Kristeva écrit dans Stabat Mater: « Nous vivons sur cette frontière, êtres de carrefour, êtres de croix. Une femme n’est ni nomade, ni corps mâle qui ne se trouve charnel que dans la passion érotique. Une mère est un partage permanent, une division de la chair même. »

Dans le navire de sauvetage, deux corps se séparent : métaphore d’un exil douloureux et nécessaire, la naissance passe par un va-et-vient pour devenir la traversée d’une frontière entre contractions et dilatations, dans une mise en abyme de vagues et ressacs. Mais le placenta partagé par la mère et l’enfant n’est pas une frontière ou un barrage : interface, lieu d’échange qui toutefois permet aux deux individus de ne pas se confondre, le placenta n’a pas de propriétaire, il s’agit plutôt d’un long travail de collaboration entre le corps-territoire maternel et son hôte, une image poétique et utopique de l’hospitalité.

Résidu de l’accouchement, le placenta porte avec lui le cordon ombilical, lien entre mère et enfant, mais aussi symbole de la relation que les exilés conservent avec leur pays natal, un fil qui les rattache au lieu de départ et qui tisse les trames de leur vies pour dessiner une cartographie du désir. Un fil/cordon qui essaie de recoudre, refermer les déchirures, avec un ourlement/hurlement[1] qui sort d’un corps pour en toucher un autre.

Le corps de la mère est donc une sorte de finis terrae où le bébé advient tête en bas : nord et sud sont inversés, son trajet est déjà une dérive, le parcours aléatoire d’une créature doublement exilée. Une dérive qui est en même temps un mouvement d’éloignement de l’origine et un procès incontrôlé. « Dériver et arriver sont inséparables. Cette tragédie de la destination nous place tous dans la destinerrance, celle de la vie » écrit Derrida dans La Contre-allée.

La passagère naufragée sort du territoire maternel, et l’univers placentaire qui l’entoure se transforme en galette[2] plate, un îlot qui va bientôt disparaitre, médiateur évanouissant d’une complexe traversée maritime et amniotique. Dans le bateau qui a accosté à Pozzallo le 5 mai 2015, la présence d’une personne en plus bouleverse la macabre comptabilité des passeurs. Merveilleux supplément, la petite exilée est l’emblème du droit à l’hospitalité.

And time cast forth my mortal creature / To drift or drown upon the seas/ Acquainted with the salt adventure/ Of tides that never touch the shores.

(Before I knocked, Dylan Thomas)

Elena Bonelli

 [1] Je dois ce jeu de mots très suggestif à Alexis Nouss : cf. rencontre avec Hélène Cixous « Expérience de l’exil », http://nle.hypotheses.org/1538

[2]  Placenta, du grec plakous, du latin placenta : gâteau ou galette.

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