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Un plat un peu kitsch.

 

plat avers (2)

Plat peint par Sophie Gorboff

Avant de devenir des objets déplacés, ils ont été des objets aimés et en cela, ils nous concernent tous, qu’ils aient été emportés par nos parents lors de leur fuite ou qu’ils soient liés aux drames ou aux jours heureux de nos vies depuis longtemps normalisées. Car nos propres « objets-mémoire » possèdent un pouvoir évocateur aussi puissant que ceux des exilés.

Mais ces hommes qui, dans la hâte et la confusion, ont un jour choisi quelques objets précieux, chers à leur cœur ou monnayables, avant de jeter un dernier regard sur ce qui fut leur maison et, au-delà, leur pays, ont investi ces objets de tant de sentiments exacerbés par leur malheur et une mémoire commune – douleur d’un départ forcé, souvenir des horreurs de la guerre civile (la pire de  toutes), mort d’amis ou de membres de la famille, amertume de la défaite, appréhension du saut dans l’inconnu et choc de l’exil – que leur puissance évocatrice dépasse le drame personnel d’un individu.

Une chose est certaine : que ce soit une œuvre d’art, un objet artisanal, une photographie ou un texte, l’objet-mémoire est, par définition, unique, tant il s’inscrit dans le destin de l’homme auquel il appartient et à l’histoire de son temps. A la fois matériel et affectif, cet objet de substitution est le lien qui unit l’homme à son passé.

De l’exil de nos ascendants ayant quitté la Russie il y a près d’un siècle,  il ne reste quasiment rien. Ce sont les photographies, ce dénominateur commun de toutes les émigrations, qui forment le premier support de la mémoire : on les encadre, on les montre  à ses enfants, on cherche à mettre un nom sur un visage ou un lieu.

Les objets-mémoire de l’émigration russe varient peu d’une famille à l’autre. Beaucoup ont été perdus, volés ou troqués en cours de route. Souvent petits car faciles à emporter et à dissimuler, – ce fut principalement l’affaire des femmes, la vie des hommes étant soumise à trop d’impondérables -, icônes, croix de baptême, boucles de ceinturons, petites cuillères, tabatières commémorant un baptême ou un mariage ainsi que fragments de ruban militaire, œufs de Pâques et petits bijoux sans valeur (les autres ayant rapidement été vendus), forment le socle de son fonds mémoriel. Comme tant d’objets parvenus jusqu’à nous, la survie de chacun d’entre eux est le fruit du hasard.

Il faut cependant reconnaître que ces objets de la première heure ont aujourd’hui cessé de vivre. Posés sur un meuble ou enfouis dans un tiroir, ils sont peu à peu devenus invisibles, tels ces astres morts dont le rayonnement ne parvient plus jusqu’à nous. Seule, la création artistique permet de restituer leur charge affective originelle, car si l’exil de nos parents continue de nous émouvoir, il ne nous concerne plus. Les Autres rivages (1951) si bien décrits par Nabokov ont depuis longtemps disparu de notre horizon.

Nous conservons aujourd’hui ces objets-mémoire par fidélité au passé, réservant lâchement à nos descendants le soin de décider de leur sort, sachant qu’ils donneront un jour ces reliques fanées à un adolescent qui les échangera contre un objet quelconque, plus précieux à ses yeux, ou les confiera à un musée. Perdus dans la masse d’objets similaires, les objets-mémoire cesseront alors d’être des objets uniques pour devenir des objets-mémoire sociologiques. Car à moins d’avoir appartenu à un grand homme, les objets du souvenir ne conservent pas indéfiniment leur charge émotionnelle : elle  s’épuise d’elle-même lorsque personne ne prononce plus le nom de leur possesseur.

Ce sont donc des objets de la deuxième heure, ceux de la vie des émigrés en exil, qui se substituent progressivement aux objets de la fuite –  de la chute – originelle. Nous avons grandi auprès de ces objets familiers sans en mesurer pleinement la force symbolique, qui nous atteint parfois au cœur.

Cette  rencontre de l’homme et de l’objet peut être tardive. En 2011, dans un pavillon de la banlieue parisienne, ma cousine M.L. m’a remis un plat un peu kitsch peint en 1938 par ma tante Sophie (1891-1982) à l’occasion du vingtième anniversaire du mariage de son frère Jacques Gorboff avec Vera Isnard.

Avec l’ancienne orthographe en usage avant la révolution, tante Sonia avait inscrit au verso l’errance du couple.

plat (2)

Revers du plat réalisé par Sophie Gorboff

Jacques et Vera Gorboff

  • Mzensk (13.II.1918)  
  • Moscou
  • Sud de la Russie – guerre civile (1918-1921)
  • Constantinople
  • Rome
  • Wiesbaden
  • Mulhouse
  • Passau
  • Lyon
  • Paris
  • Paris/Lille
  • Paris (13.II.1938)

Ce plat qui, au cours de tant d’années, aurait pu être cassé, – comme les cahiers de Souvenirs de mon père et de ma grand-mère auraient pu être perdus ou détruits par le feu, et c’est pour cela que je les conserve aujourd’hui dans une boîte métallique -,  ce plat que je n’avais jamais vu alors qu’il était dans la famille est devenu pour moi, par le seul fait qu’il portait la trace écrite de la main de tante Sonia, comblait quelques taches blanches de la vie de mon oncle et avait échappé à la destruction, l’incarnation même de l’objet-mémoire.

Avec le temps, d’autres objets acquis au cours des premières années d’exil ou ayant appartenu à des êtres chers deviennent  pour nous des objets de substitution dont le pouvoir ne cède en rien aux objets premiers. On se souvient d’eux alors qu’ils ont depuis longtemps disparu, jetés sans sentimentalisme aucun par les émigrés qui, comme tant de pauvres, remplaçaient sans état d’âme une chemise mille fois ravaudée par une neuve, préférant le pot de fer au pot de terre. L’objet utile plutôt que le vieux, et même le beau.

Tel ce couteau de cuisine trouvé aux puces d’Istanbul ou d’Allemagne, usé en son milieu jusqu’au manche et encore utilisé dans les années soixante, témoin de tant de déménagements de pays en pays et d’appartement en appartement, dont je revois encore la forme ; ce cadre disgracieux bricolé pendant la guerre que j’ai côtoyé un demi-siècle avec animosité avant de pouvoir le jeter après la mort de ma mère ; ou encore cette tasse, qui ressemblait tellement  à celle dans laquelle mon père buvait le thé, dont la rencontre chez un brocanteur italien – aussi forte que la présence soudaine de mon père lui-même -, ne s’est prolongée que quelques jours avant que, fort heureusement, tant sa présence devenait gênante,  elle ne m’échappe des mains :  nos gestes parlent pour nous.

A mille lieux des objets collectionnés avec passion, souvent acquis au-delà de leur valeur marchande et dont la poursuite pimente agréablement la vie de ceux qui les pourchassent, les objets-mémoire des exilés anonymes (objet : du verbe latin objicere : chose mise en avant ou, littéralement, «lancée contre», dont la fonction est bien de lutter contre l’oubli), n’ont jamais été recherchés par les collectionneurs. Dénués de valeur artistique ou vénale – qui connaît le prix d’une boucle de ceinturon portée à même la peau tout au long de la guerre ? – leur charge affective ne peut être évaluée, et encore moins monnayée.

En se transformant en objet-témoin, l’objet entame une nouvelle vie qu’il appartient aux professionnels – historien, anthropologue, sociologue – d’étudier. Cette vie ne nous concerne plus. Comme ma rencontre tardive avec le plat de tante Sophie, seul nous importe le fragment soudain retrouvé d’un temps perdu dont nous savons qu’il est, par essence, éphémère, et qu’il disparaîtra avec nous. Entamant leur propre cycle, d‘autres objets nous survivront.

                                                                                                          Marina Gorboff

https://gorboffmemoires.wordpress.com/

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