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Le roman français.

La transmission littéraire entre deux générations, un objet d’exil ? A propos du roman Un homme de trop de Jean-Pierre Chabrol, entre Hongrie et France.

 

 

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Roman français sur nappe hongroise. Illustration de couverture JNG 1968. Droits réservés (c) Le Livre de Poche, avec leur aimable autorisation. Photo O.

Au cours de ses études de langue et littérature françaises, dans un contexte de censure et de dictature communiste, ma mère a été amenée à lire le roman de Jean-Pierre Chabrol, Un homme de trop, paru en 1958, au programme du lycée. Il a été écrit en hommage à la Résistance que l’auteur avait ralliée. L’histoire se situe en France occupée, dans les Cévennes. On retrouve les thèmes favoris de Chabrol comme cadre du récit : la vie des gens des classes populaires, la beauté de la nature et sa région natale. On pourrait définir le scénario comme un cas de conscience des Résistants suite à un malheureux hasard, autour d’une décision qu’ils n’arrivent pas à prendre. C’est au sujet d’un prisonnier supplémentaire évadé avec leur groupe, dont on ignore s’il l’a rejoint par le plus grand des hasards ou si c’est une ruse des Allemands. Ceux-ci leur auraient-ils collé un espion qui pourrait les trahir ? Cet homme a une apparence de faible d’esprit et suscite à la fois pitié et méfiance chez les Résistants qui ne savent que faire de cet encombrant personnage. Il cause finalement leur perte.

Ma mère m’avait parlé de ce roman qu’elle avait apprécié. Dans les années 1990, j’avais eu l’idée de retrouver ce livre dont elle m’avait donné son titre légèrement différent dans sa traduction hongroise, Un homme en plus, dans une édition de 1968. Je le lis hors obligation scolaire. Puis je me rends compte qu’il était au programme de ma mère car on lui imposait une littérature de même couleur politique. La « diversité » venait des différentes façons d’aborder les thématiques marxisantes.

A l’époque du régime soviétique dominé culturellement par la Russie, ce livre était un outil de propagande. Objet d’études des cours de littérature française au même titre que Proust, Hugo, Balzac. Ma mère ne se souvient plus qui en était l’éditeur et a perdu son exemplaire au cours d’un déménagement. Elle revoit encore la couverture brune du livre en hongrois, dans un papier de mauvaise qualité typique de l’économie de pénurie. De son exil volontaire, il constitue un objet immatériel emmené dans son bagage spirituel, ayant eu l’autorisation de ne sortir du pays qu’une valise. Ce n’est pas le seul objet de son exil qui a disparu mais un parmi d’autres, jusqu’à son ancien passeport rouge. Ce qui compte c’est la seule substance du livre, puisque l’exemplaire hongrois n’est plus, on est en présence d’un objet abstrait dont l’essence seule a été transmise. En fait il nous reste l’idée de l’objet, sa mémoire et la translation symbolique du contenu d’une édition à l’autre. D’ailleurs son titre est parlant pour l’exil : l’homme de trop peut être vu ainsi dans le pays d’accueil, alors qu’il est un homme de moins pour son pays de départ. Mais cela ne vaut pas systématiquement pour l’exil, si dans son pays, le futur exilé est considéré comme un indésirable, la réputation de l’exilé (seul ou en groupe) joue aussi sur la perception qu’il suscitera au pays de destination. Il y a des nationalités jugées moins prestigieuses que d’autres.

En France des années 1990, dans un monde ouvert, ce livre n’a pas la même signification, il fait partie de la riche littérature de la Seconde Guerre mondiale. Il a contribué à diffuser la mémoire de la Résistance en rappelant le sacrifice héroïque de ceux qui ont refusé la barbarie nazie. Ce roman évoque le patriotisme de la classe ouvrière, thématique non mise en avant dans le Bloc de l’Est, où les sentiments nationaux étaient mal considérés. A ce titre, Un homme de trop fait partie des œuvres-hommages, comme le sont les films La Bataille du Rail ou The Train, à la résistance des humbles. Cet excellent roman est relativement oublié alors qu’il était une pièce maîtresse de Chabrol. Il a d’ailleurs été adapté au cinéma par Costa-Gavras en 1967.

Ce livre fait partie de notre histoire familiale, son thème, la Résistance, nous est cher. Je l’ai lu deux fois entre deux époques espacées. Comme il me rappelle également des souvenirs heureux, il a une valeur particulière : j’aime les thématiques qu’il aborde, le suspense et l’anxiété que l’on ressent en le lisant, sa chute malheureuse et cynique avec cette atmosphère de fin du monde – de fin d’un monde. Epoque où j’avais vu le film Lacombe Lucien pour la première fois. En cette année de collège où j’avais un professeur de français extraordinaire, sympathisant communiste, auquel le sujet du roman était familier. Il me semble qu’à la fin d’un cours nous avions parlé avec lui de ce livre.

Pour ma mère il représente un élément de ses études de français, qui lui avait ouvert une porte vers cette culture. Un livre intéressant qui lui rappelle sa vie derrière le Rideau de Fer, dans un univers absurde, au système de valeurs perverti. Sa traduction avait quelques différences avec le texte français, peut-être que certains passages ont été coupés concernant le patriotisme, mais ma mère ne s’en souvient plus. Notamment dans la scène finale qui l’avait marquée, les Waffen-SS sont des Allemands et comptent en allemand avant de pendre les héros, tandis que chez Chabrol ils sont des Collabos, parlent dans leur langue, à l’instar des engagés français contre les maquis du Vercors. Le régime soviétique a-t-il voulu cacher l’atmosphère de guerre civile, pour mieux faire ressortir le contraste résistance communiste/répression fasciste ?

Enfin, il constitue une sorte de passerelle entre deux mondes, l’Est et l’Ouest, dictature et monde libre. Il ne peut s’analyser de la même façon dans ces deux contextes opposés et dans deux époques éloignées, alors que l’auteur était encore vivant. Objet d’exil, il est objet de transmission. Objet immatériel, il se réincarne dans toute édition de ce titre et nous redonne les mêmes souvenirs, impressions et réflexions. Il n’a pas besoin d’exister physiquement pour qu’il y ait mémoire, l’exemplaire hongrois ayant disparu. Ce livre porte en lui-même, symboliquement, le déplacement volontaire vers l’Ouest. Ce titre est associé à cette expérience exilique marquée sur lui au fer rouge, l’objet porte une mémoire qui le rend unique. Dans deux pays que tout oppose, le roman avait plusieurs niveaux de lecture. Un homme de trop reste associé aux souvenirs de la dictature pour l’une, à la mémoire d’une jeunesse insouciante pour l’autre. Il fait partie des classiques de notre bibliothèque qu’elle soit matérielle ou non.

Ce livre nous a procuré deux expériences de lecture, dans un monde actuel et dans un autre disparu. Il fait partie du bagage intellectuel que ma mère a emporté dans son exil. Ce fragment de culture française qu’elle allait reconnecter au pays qui l’avait produit. Un exil volontaire nourri par l’envie de cette culture découverte. Pour la personne exilée, l’objet de l’exil a un sens qu’il n’aurait pas pour quelqu’un d’autre, cet objet étant à la fois intime mais impersonnel puisqu’il appartient symboliquement à tout le monde, et individuellement à celui qui possède ce titre. Nous ne savions pas non plus que Jean-Pierre Chabrol reviendrait dans notre vie, que nous allions partager un lien avec lui : le fait d’avoir vécu dans une ville qu’il avait connue mais dans laquelle nous étions venus par pur hasard, comme cet « homme de trop », tombé du ciel à un moment donné.

Olivier

 

 

 

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