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La gourde et le ballot.

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L’immigration (c) Lamyne M. www. lamyne-m.com

Conçu au Nigeria, le ballot naquit un 8 mars à Yaoundé, simple mais joli wax sur les fesses d’une foule pressée de célébrer la femme – un jour par an, cela ne coute rien. Au gré des cérémonies et des visites, il passa ensuite de fêtes en fille. Commencèrent les premiers voyages : oint des rêves et des souvenirs d’une mère aimante, il fut tour à tour pagne et cape et balluchon d’un jeune Peul sur les chemins nomades, toujours avec sa gourde, sa moitié, sa vie. Malgré les soucis et les souffrances, toujours il revenait, toujours il repartait.

Puis, la guerre et les frontières ont interdit le voyage. Déjà initié toujours fringant, le pagne est revenu vers la mère qui voyait l’avenir de son fils loin, grand. Elle a à nouveau déplié le tissu coloré, rassemblé en son sein les effets, ses derniers billets, le réchaud et le thé, un petit bâton pour les dents, le grisgris où elle a déposé son cœur. Noué avec art et dextérité – question d’honneur, on ne laisse pas voir les coins du tissu – le ballot est bien rond, la gourde jamais ne le quittera. Surtout pour le grand voyage, celui où nul retour honteux n’est possible : l’immigration. Tout le village, tout le quartier a empesé le balluchon d’espoirs et de recommandations.

Le ballot a quitté. Dans toute l’Afrique de l’Ouest, il s’est cherché. Ne s’est pas trouvé. Partir alors vers le Nord, vers l’avenir. Arlit, le soleil, la soif que ne désaltérait plus la calebasse asséchée, le ballot a tant pesé sur un dos frêle, épuisé, malmené. Echoué à Bengazhi, une trop maigre solde, le ballot s’est fait étouffoir à sanglots, avec la honte en encombrant compagnon. La route encore, et, sur le chemin de Damas, sous les balles, s’espérer en Europe, une vie belle d’aventures. Le ballot et sa gourde ont pris leurs derniers sous, le rafiot, et la mer.

A une encablure de Lesbos, balloté par les vagues, le baluchon chavire avec son alter ego. Lestée de larmes, la gourde coule de suite, sans un mot ni message pour apaiser les vivants. Le wax flotte un peu au gré des vents, dérisoire drapeau de l’exil; les effets divaguent puis tous, doucement, s’enfoncent. Le grisgris de maman hésite un instant puis plonge à son tour. C’est fini. Au loin, au nord, un chœur ricanant : quelle gourde ! Si près du but, c’est ballot !

Saskia  Cousin

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Immigration (c) Lamyne M. (www.lamyne-m.com)

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