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Les gants du jardinier.

 

IMG_5676J’étais à un colloque à Marseille[1]. Et je me demandais : où est le centre du monde ? Le monde a plusieurs centres pour les exilés, en particulier ceux des diasporas : Téhéran et la Little Teheran de Los Angeles, Kinshasa et Paris pour beaucoup de Congolais, Erevan et Kiev pour les Arméniens. Le centre se diffuse, ou se replante. Un autre paysage pousse comme un arbre ou un rhizome, et les exilés sont des jardiniers parfois involontaires, avec des graines sous leurs semelles. Où va se replanter la belle Alep, où se redépose Bagdad qui fut le centre d’un monde ?

Et comment s’appelle ce qui se passe en ce moment en Méditerranée, cette hécatombe-là ? La Méditerranée n’a pas de centre, à moins que son nom ne soit Lampedusa. Elle ne peut que se traverser, les graines n’y poussent pas, elle n’est pas un « endroit », elle est presque un envers. Et le Sahara : les migrants d’aujourd’hui doivent souvent franchir ces deux non-lieux, le jaune et le bleu des géographies. Ce mot migrant, ce participe présent qui n’en finit pas, comme si migrer était un état pour toujours. C’est une identité qui n’en est pas une : il faudrait la noblesse du mot voyageur, la poésie du mot exilé.

Et puis, retour de Marseille dans le TGV pour Paris, s’assoie à côté de moi un garçon vêtu d’une chemise à carreau, d’un tee shirt blanc immaculé, d’un jean et de baskets. Il sent le shampooing. Il tient son billet de train à la main, et il écoute de la musique sur son portable. Physiquement, il pourrait être somalien, érythréen ou soudanais. Et il a pour tout bagage un sachet en plastique avec une canette d’Oasis et une paire de gants de jardinier. Ça me suffit pour un roman : je me dis qu’il migre, qu’il s’exile. Que les gants de jardinier servent à franchir les barbelés, côté Ceuta ou côté Eurostar, j’en ai entendu parler. Que ce jeune homme tente de bouturer sa vie quelque part. Nous nous sourions poliment, mais je ne me vois pas lui demander d’où il vient, ce qu’il fait là – bref : ses papiers. Chaque fois que quelqu’un passe, il guette. Le reste du temps, il regarde, yeux grands ouverts, le paysage. Et quand arrive sur nous Paris à grande vitesse, je vois que malgré tout ce qu’il a dû vivre (tout que j’imagine qu’il a traversé) ce très jeune homme est pris dans une extraordinaire aventure : l’avenir. La porte vers un ailleurs.

« Gare de Lyon ? » me demande-t-il plusieurs fois. Je lui demande s’il a besoin d’aide, en anglais et en français, mais il me répond : « Arabic ». On tente Google traductions, il lit la petite phrase en arabe, il décline. Et je me dis que je vais le suivre à distance, j’ai le temps, le temps du roman : voir où il va, qui il rencontre. Mais sur le quai de la gare, il reste là, immobile, debout, avec sa canette intacte et ses gros gants. Alors je le guette du bout du quai mais c’est trop long. Je le vois encore, il est toujours là au fond de la perspective, au bord des rails, maigre, grand, jeune, seul, comme sidéré sur ce quai vide, sur cette arrivée, sur ce départ.

Marie Darrieussecq

 

[1] Colloque « Etudier l’exil » 19-23 mai 2015, Aix-Marseille Université / Mucem et Non-Lieux de l’exil,

 

 

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