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Les juttis de ma mère. 

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Malle avec laquelle G.M Philip, grand-père de l’auteure, revint d’Inde à la fin des années 30.

     À cinq ou six ans, j’ignorais ce qu’étaient des juttis ou des nokhs. Mais je connaissais déjà bien ce tiroir en bas de la commode de ma mère, dans le salon, ici en France.  Lorsqu’elle l’ouvrait pour y prendre une paire de petites chaussures venue d’Inde, j’étais émerveillée. Je restais suspendue à ses lèvres, dans l’attente des paroles qui me me transportaient chaque fois dans l’univers fascinant qu’elle ne cessait de regretter. Je ne suis pas certaine qu’elle ait su qu’on appelait ces chaussures des juttis et leurs pointes recourbées des nokhs.  Elles lui avaient appartenu au temps où elle était une fillette, là-bas en Inde, où elle est née d’un père écossais et d’une mère belge en 1920, à Guntur, dans ce qu’on appelait alors la Présidence de Madras. Elle ne prononçait pas le mot « chaussures » quand elle les sortait presque en silence du papier de soie où elles étaient enveloppées, laissant la lumière du ciel d’Europe se poser sur elles.  C’était bel et bien un morceau de son enfance indienne qu’elle déposait sur le parquet devant ma sœur et moi, une part d’elle-même qu’elle avait perdue sans avoir vraiment pu y renoncer. Il lui fallait tenter de la ressusciter en nous la montrant et essayer d’exprimer par ce geste tout ce qu’elle ne nous disait pas.

     Car elle touchait là une blessure restée inguérissable. La souffrance d’avoir été séparée de ses parents en 1927, après un long voyage en bateau vers le pensionnat qui l’attendait en Ecosse, ne s’est pas effacée, même à la fin de sa vie. Elle n’a plus jamais revu l’Inde et elle n’a plus jamais porté ces juttis, devenues les reliques du paradis de l’enfance.  Des périodes de deux et même trois ans s’écoulaient sans qu’elle revoie son père et sa mère, sans qu’elle soit reliée à eux autrement que par des lettres qui mettaient plusieurs semaines à arriver d’un continent à l’autre. Elle disait avoir eu si froid les premiers hivers à Albyn School à Aberdeen, non loin d’où venait mon grand-père, né en 1892 dans une famille de pasteurs. La douleur n’a fait que sommeiller à travers les années.

      Dès qu’elle s’est installée en France avec mon père français dans les années 1950, elle a aménagé dans le salon ce coin caché au fond d’un tiroir, d’où elle tirait presque compulsivement ce qui témoignait d’une époque qu’aucun de nous ici à la maison n’avait connue.  Nombre d’autres objets rapportés d’Inde par mes grands-parents à leur retour en Europe à la veille de la deuxième guerre mondiale disparurent à nouveau, quand ils les emportèrent avec eux lors de leur ultime migration  vers le Canada en 1957.  Les horizons familiaux se trouvèrent brutalement rétrécis par un départ qui laissait ma mère seule en Europe avec mon père et ses filles.  Le rite des lettres échangées d’un continent à l’autre recommença. La légèreté du papier avion peut-elle refléter l’ampleur d’une perte que des mots d’encre ne sauraient apaiser, quel que soit leur pouvoir d’évocation ? Et sans doute la petite paire de juttis prit-elle alors dans sa vie une importance plus poignante encore après l’émigration des siens au Canada, alors que j’avais cinq ans.

    J’ai reçu la garde de cette correspondance. Toute une phase de la vie d’une famille séparée par un océan à l’intérieur d’un sac de tissu, rangé au fond d’une armoire… Les juttis de ma mère sont aussi chez moi, dans le salon,  précieusement à l’abri, dans l’obscurité d’un placard, côte à côte sur une étagère.  De temps à autre, je relis ces lettres. Je sors aussi les juttis de leur ombre et je passe lentement la main sur elles, je les regarde un long moment. Je mesure ce qu’elles portent de désirs, de craintes et d’espoirs passés,  de façon pour moi plus émouvante que le contenu de la correspondance échangée entre le Canada et la France. Quel sol ont foulé les semelles de ces juttis en 1926 ou 1927 ? Quel gravier d’un jardin lointain y a dessiné ces fines égratignures au cours de jeux que personne n’est plus là pour me raconter ? Ma mère ne les a plus portées ici en Europe.  J’imagine ses pieds d’enfant chaussés dans l’étroite enveloppe de cuir brun clair,   une peau douce et tendre habillée de ces juttis pour s’élancer vers un banyan ou peut-être un pipol devant la maison. Etait-ce lorsque mes grands-parents étaient installés à Madanapalle ou peut-être quand ils sont allés à Tipu Palace dans les jardins de Dariyat Daulat Bagh, non loin de Mysore ? Ma mère mentionnait parfois le cri des singes et le vol de petits perroquets verts qui s’élançaient dans les arbres. Elle ajoutait qu’elle ne les avait jamais oubliés. Portait-elle alors un salwar kameez de coton blanc, comme sur une des anciennes photos que j’ai retrouvées ?

     Je contemple ces petites chaussures, comme si à les regarder plus longuement, j’allais entrapercevoir les lieux de cette enfance perdue sur un bateau qui se dirigeait vers l’Europe  en remontant la Mer Rouge et le canal de Suez. Je suis étreinte par l’émotion, à retrouver dans leur empeigne l’empreinte laissée par un corps de fillette encore tout au bonheur d’une vie familiale paisible, où la présence des uns et des autres allait de soi.  Que reste-t-il dans le grain de leur cuir de ces heures insouciantes où chaque jour était une éternité ? Assez pour qu’elles lui soient infiniment précieuses et qu’elle ne veuille pas s’en séparer…

     Je ne me lasse pas de contempler ces chaussures.  C’est fébrilement que je suis mise en quête de tout ce qui peut les concerner, de cette Inde où ma mère a refusé du plus profond d’elle-même que je me rende tant qu’elle a été en vie, comme si un nouvel éloignement familial, fût-ce pour un simple voyage, lui serait simplement insupportable.  J’ai découvert très récemment qu’en Inde, on les appelle des juttis et que leurs extrémités pointues sont des nokhs. À mi-chemin entre le passé et le présent, elles mènent mes pas vers ce lieu impalpable et bruissant où ni mes grands-parents ni ma mère et leurs autres enfants n’ont jamais tout à fait cessé d’être. Je les nomme juttis, comme on continue de les désigner en Inde. Je répète en moi ce nom punjabi, qui m’était inconnu avant la mort de ma mère. Je le laisse résonner pour mieux suivre son écho et m’emparer d’un fil que je commence seulement de dévider. Il m’est à moi aussi infiniment précieux…  Il me guide vers des contrées du présent où reprendre pied sur le sol d’un passé perdu.

 Cécile Oumhani

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