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Le feu.

 

IMG_1239 (1)Si toutes choses devenaient fumée, on connaîtrait par les narines.

Le fragment 7 d’Héraclite nous le rappelle, une odeur de feuilles brûlées renvoie à l’entrée de l’automne, avec autant de brutalité que le fracas d’un départ de feu à la crémation d’un cercueil. Une silhouette passée au lance-flammes met fin à l’histoire d’une rencontre, et fait instantanément remonter cette intensité d’angoisse par laquelle on partage le sort des vaincus qu’on n’a pas connus. Car la flamme se transmet comme un témoin, avec l’odeur qui la précède et que l’on suit. Et l’injonction « Feu ! » retentit d’échos violents.

La douceur d’un chez-soi s’éclaire de la consomption d’un arbre, et fait foyer de tous les chez-soi que les flammes ne cessent de consumer, dans le déferlement des bombardiers ou dans les saccages plus directement allumés.

Ce qui fait retour du pays, comme un retour de flammes, est la soudaine évidence d’une odeur. Et si, comme le dit La Psychanalyse du feu de Bachelard, le feu est « cuisine et apocalypse », la douceur attractive du mijoté peut virer vite à l’âcre pestilence du brûlé.

Le feu ne laisse rien à voir : il aveugle dans un éblouissement ou laisse vaciller des formes impossibles à saisir, il suffoque le regard. Mais l’odeur qu’il donne aux choses est ce qui les rend mémorables. Ce dont on se souvient est indescriptible : on le transporte à fond de cale en souhaitant qu’il n’atteigne pas la surface, et il ne l’atteindra que si le navire prend feu.

Le gaz piégé dans les mines se détecte seulement à ce qu’il change le timbre de la voix. Et s’il n’est pas détecté, son accumulation provoquera l’explosion mortelle du « coup de grisou ».  Quel est donc ce « chez soi » dont le feu attise les senteurs ? Que réactive la fumée, des douceurs que le souvenir attriste ou des violences impossibles à neutraliser ?

En tout lieu, une mémoire olfactive fait remonter du corps ce qu’il voudrait oublier, et lui redonne à vivre ce qu’il croyait avoir surmonté : l’objet ne se voit pas, ne s’entend pas, ne peut pas être évoqué par l’imaginaire cinématographique qui tient si souvent lieu d’espace commun de la mémoire. Mais il opère un déplacement fulgurant. Et cette déterritorialisation mémorielle est si plastique qu’elle se rend inaccessible à toutes les ressources de la volonté.

Pour celui qui a perdu sa maison, l’odeur de la pinède deviendra celle du pin brûlé. Mais l’un ne fera pas disparaître l’autre, et l’instabilité sensorielle deviendra l’instabilité même du feu : la force combative du devenir. Héraclite l’écrit dans le fragment 26 :

L’homme dans la nuit, allume une lumière pour lui-même ; mort, il est éteint. Mais vivant, dans son sommeil et les yeux éteints, il brûle plus que le mort ; éveillé, plus que s’il dort. L’homme est allumé et éteint comme une lumière pendant la nuit.

Brûler, c’est vivre. Et pour Héraclite, le feu signifie le « polemos », puissance de combattre. Éprouver la morsure du feu, c’est n’être pas réduit en cendres. Et le feu réactive en nous la puissance olfactive d’une mémoire vive, contre l’encens des commémorations. Les combattants entretiennent leur propre feu, loin de chez eux, pour ne pas se laisser dévorer par la cruauté du souvenir. Ils tisonnent les braises, dans la nuit, pour réchauffer leurs compagnons. Et la lumière des feux de route est un fanal pour ceux qui les suivent.

 Christiane Vollaire

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