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La jobbana marocaine.

jobbana (2)Le mot « jobbana », absent du dictionnaire, trotte dans ma mémoire s’affirmant comme légitime et tant mieux car, l’ayant trouvé sur Internet, je vais imaginer sa définition : n. f. désignant une poterie marocaine en forme de gros pot …, avec l’espoir qu’un jour peut-être, elle sera adoubée par le Quai Conti.

La mienne, de jobbana, trône sur la commode de ma chambre à coucher, dans toute sa splendeur un peu surannée. Elle épouse une forme au contour circulaire d’un diamètre d’une trentaine de centimètres et séparée en deux avec, d’un côté, la base et de l’autre, le couvercle. La poignée au sommet de ce dernier, toute verte, fait comme un gros champignon qui s’emboîte agréablement dans la paume de la main. Les motifs décoratifs, une arabesque dont certaines figures évoquent des losanges dont on aurait un peu « tordu » les lignes droites, font la ronde autour de la poterie en une merveilleuse farandole bleue, jaune et verte. Ces couleurs me font irrésistiblement penser aux tableaux de Matisse et j’ai toujours entendu ma mère dire qu’il s’agissait d’un objet « ancien », mais en regard de quoi ? Disons, pour éluder toute tentative de datation trop précise, que, ma grand-mère étant arrivée en terres barbaresques dans les années 1925, ma jobbana date du début du XXème siècle.

C’est donc un « objet de famille », on l’aura deviné. Et, enfant, je la voyais chez mes grands-parents, qui habitaient Sefrou, jolie petite bourgade connue pour ses cerises et sise non loin de Fès, ancienne capitale du royaume chérifien.

Ma grand-mère, que j’appelais « Mamiche », avait des goûts raffinés et une propension certaine pour l’originalité. C’est ainsi qu’elle n’hésitait pas à détourner des objets de leurs fonctions premières : je me souviens d’une grosse horloge transformée en bar, d’une panetière accrochée au mur en étagère à bibelots, et de la jobbana dans laquelle mon grand-père conservait son tabac à pipe. Je l’avais vu, un jour, ajouter au tabac des rondelles de carotte, ce qui m’avait étonnée mais sans plus. J’étais en effet une petite fille timide, croisant au large d’interminables rêveries, et plutôt méfiante du monde des adultes totalement absurde à mes yeux. J’appris, je ne sais quand, que l’apport du légume s’appréciait en une humidité bienvenue : le tabac ne séchait pas trop vite.

J’étais une adolescente d’une quinzaine d’années quand Mamiche décida de m’offrir la jobbana en souvenir de mon grand-père qui était parti fumer sa pipe sur son petit nuage. C’eût pu être une transmission en toute simplicité mais pas du tout car ma mère et ma grand-mère entretenaient des relations passionnelles tissées d’une haine farouche ou, au contraire, d’une adoration sans borne. Or, nous nous trouvions dans une période de détestation et elles venaient de se disputer à grands cris. Si bien que ma mère hurla en s’emparant de l’objet qu’elle entoura de ses bras : « La jobbana, c’est pour Dominique ! », avant de se diriger vers la porte qu’elle n’aurait pas, cette fois-ci, le plaisir de claquer. Le silence de ma grand-mère l’indisposa encore plus : « Tu me dis que c’est d’accord ou j’ouvre les bras ! »… La belle poterie tenue contre sa poitrine comme un gros bébé tout rond fut, à cet instant suspendu comme une terrible menace, au bord de la chute fatidique.

Elle ne tomba pas et dès lors c’est moi qui allais lui faire courir bien des risques car, à chaque déménagement de ma vie, je décidai de la prendre avec moi, bien enroulée dans une couverture, plutôt que de l’abandonner aux manipulations des déménageurs. Après ma mère, je m’arrogeais le droit d’être la seule personne au monde à pouvoir la casser !  A Paris, puis de Londres à Genève avant de revenir dans la capitale, elle me suivit, contenant longtemps une paire de jumelles que j’ai aujourd’hui égarée.

Moi venue de mon Maroc natal, ma jobbana issue de la terre marocaine, peut-être sommes-nous toutes deux inséparables parce que dans un exil commun même si le mot « exil » peut donner lieu à bien des questions… A-t-on raison de l’employer pour le pays qui vous a vu naître et dont on ne possède pas la nationalité ? Le temps et ses vertus lénifiantes n’ont-ils pas le pouvoir d’atténuer la nostalgie jusqu’à faire d’un pays d’élection, son « vrai pays » ? Autant d’interrogations qui, finalement, n’apportent pas grand-chose en face des émotions et des ressentis. Les miens me suggèrent, après avoir habité plusieurs pays, qu’au total un exilé le sera toujours même dans son pays d’origine où, quand il y retourne, il ne reconnaît plus rien ! J’ai sur ce sujet écrit une courte nouvelle intitulée « Sweet homicide » avec l’idée du sweet home, pour désigner mon pays natal,  mais quand j’y reviens, la pénible impression d’y avoir perdu ma place… comme si on m’avait rayée de la carte : c’est l’homicide !

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » demande Alphonse de Lamartine en conclusion d’un magnifique poème sur la terre natale et l’exil ; ce qu’on sait plus rarement, ces deux vers ayant pris une tournure proverbiale… Eh bien, je réponds : ma jobbana, c’est un objet qui a une âme et aussi, une petite parcelle de la mémoire familiale, avec les histoires de ma mère et de mes grands-parents. A ce titre, j’aurais bien aimé la faire aimer de mes petits-enfants, en quelque sorte la leur transmettre comme ma grand-mère l’avait fait pour moi. Las ! Les uns ne viennent pas me visiter, les autres lèvent à peine les yeux de leurs écrans. J’ai donc résolu d’écrire son histoire sur un papier que j’ai collé à l’intérieur… Puissent mes petits-enfants avoir de la joie à le découvrir, mais pas trop tôt !

Dominique-Marie Godfard

 

 

 

 

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