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La table.

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(c) Frasq/ le Générateur 2012

Le peccorino au poivre, seule trace de la culture sicilienne conservée dans ma famille… sur la table.

Mes arrière grands-parents ont quitté la Sicile à la fin du XIXème siècle pour venir s’installer en Tunisie.

Ils y sont restés durant deux générations. Ayant acquis la nationalité française, ils sont venus en France en 1956 au moment de l’indépendance de la Tunisie.

Il ne faisait pas bon être italien à l’époque. Il était vital pour ma famille de s’intégrer à la société française. De s’y fondre.« Partout avec notre nom de famille Guccione, on nous faisait remarquer que nous n’étions pas de vrais français », m’avait dit ma mère.

Ainsi la langue italienne n’a pas été transmise. Déjà en Tunisie. Mon grand-père la parlait encore. Il m’a appris quelques mots pour mon premier voyage en Italie en 1985. Il ne l’a pas transmise à ses filles, à ses petits enfants.J’ai découvert sur place, en Sicile, qu’il y existe une langue spécifique : le Sicilien. Quelle était la langue de mon grand-père ? Italien ? Sicilien ? Je ne sais.

Ce fromage au poivre m’apparaît comme le seul rescapé de la culture sicilienne à travers les générations. Il y a peut-être aussi une certaine façon de faire la sauce tomate et un ragoût de mouton à la tomate. Mama Mia ! Cette expression fréquemment entendue dans mon enfance…

Ce sont mes études à Sciences Po qui m’ont permis de comprendre les motifs du départ de ma famille.
Enfant je les imaginais avoir construit un radeau pour traverser la Méditerranée de la Sicile vers la Tunisie, comme des aventuriers, voulant créer une nouvelle terre, y refonder leur vie.

Etudiante à Paris, j’ai appris qu’à la fin du XIXème siècle un important flux de siciliens peu fortunés étaient partis vers la Tunisie. Ils en étaient c’est sûr. Pourquoi ce flux, d’une terre du Sud à une autre ? Certains sont partis vers les Etats Unis. Dans ma famille aussi, une branche entière perdue de vue : le frère de mon arrière grand-père (l’oncle de ma grand-mère) – est parti avec les siens à Chicago. Les destinées des uns et des autres allaient s’éloigner comme deux branches…

Il existait une photo de toute cette famille réunie avant le départ pour des horizons différents : les Etats-Unis et la Tunisie. Cette photo existe-t-elle encore comme piste pour une éventuelle recherche à Chicago de cette branche de la famille éloignée ?

En 2010, je suis allée en SICILE. J’avais oublié mes racines siciliennes qui pourtant m’avaient passionnée enfant puis adolescente. C’est l’arrivée à Palerme qui m’a bouleversée. Cette ville est celle d’où était partie ma famille. Ma grand-mère m’avait soufflé à l’oreille tant de fois ce nom : PALERME. Soudain être à Palerme m’a plongée dans un acte d’écriture, de remémoration, de recherche de traces, d’échos, de fragments de mémoire. Avant de partir, j’avais interrogé ma tante. Elle m’avait communiqué le nom du village d’origine de mon grand-père : Cugnio. J’ai recherché ce village en faisant le tour complet de la Sicile, en dessinant l’intégralité des contours extérieurs de cette terre, en bus essentiellement : Palerme, les îles Lipari, Taormina, Comiso… puis un retour par la côte ouest… Personne n’avait jamais entendu parler de ce Cugnio. « C’est l’endroit où est né Adamo », seul indice transmis par ma tante âgée de 88 ans avec une pointe de fierté dans la voix.

De retour en France, j’ai retrouvé quelques papiers rescapés de l’incendie qui a tout détruit – ou presque – chez elle. J’ai pu enfin savoir le vrai lieu d’où était venue la famille du côté de mon grand-père : Comiso. Et non Cugnio. Nom de village inventé inconsciemment de toutes pièces par ma tante.

Parmi ce qui a disparu, ce qui s’est perdu dans cette famille, il y a le nom même de ce fromage. Il était appelé « fromage au poivre » dans ma famille. Il avait perdu son nom italien. Je l’ai appris en créant mon spectacle SICILIA.

J’interprète moi-même ce spectacle SICILIA (1). Auparavant je n’avais jamais joué de pièce de théâtre : j’étais metteur en scène et non actrice. Au regard du sujet, de ces noms de villes qui m’ont fait rêver dans mon enfance, du nom de mon grand-père qui est cité, il m’est apparu indispensable de prendre le risque de faire corps avec mes mots et l’histoire de ma famille, de devenir sous le regard des spectateurs cette sicilienne qu’il a été vital pour ma mère de faire oublier.

Ma mère m’a d’ailleurs interdit de jouer ce spectacle. Par peur que l’on connaisse son histoire d’exil, de migration, de nécessaire dissimulation pour se fondre dans la société française. Par crainte que tout un chacun puisse savoir que je suis fille d’immigrés d’origine italienne. Cette peur, après tant d’années de construction d’Union Européenne, n’a pas disparu en elle. Elle a réussi son intégration dans la société française et m’a épargnée cette violence du rejet d’une société dans laquelle on arrive.

Et je peux aujourd’hui, sans souci, revendiquer le fait d’être pour moitié d’origine sicilienne. J’ai joué plus de 60 fois en France et à l’étranger ce solo en français et en anglais. Et le spectacle tourne encore après 5 années de création.

Je réunis les spectateurs autour d’une grande table dressée, comme s’il s’agissait des membres de ma famille. Sur de grandes nappes blanches, sont disposés des verres, du pain, des bouteilles de vin sicilien (du Nero d’Avola), des carafes d’eau et des assiettes recouvertes de serviettes. Au cours du spectacle je découvre ces assiettes pour proposer au public de goûter avec moi ce fromage au poivre.

Et je lui redonne son nom oublié dans ma famille : le peccorino pepato.

Cette situation d’être rejetée par une société qui se referme sur elle-même est vécue tragiquement aujourd’hui par les exilés qui traversent à leur tour la Méditerranée ou diverses frontières. La France semble oublier l’histoire pas si lointaine des flux migratoires qui la constituent.

En prolongement de SICILIA, j’ai proposé en avril dernier aux habitants du quartier Pierre Sémard de Saint-Denis, tous migrants d’anciennes générations ou d’un passé très proche – quelques mois ou quelques années -, de venir à leur tour dire leur histoire sur la grande table dressée de nappes blanches et d’apporter une spécialité culinaire. Beignets de Côte d’Ivoire et des Antilles, gorgonzola d’Italie, crêpes et thé à la menthe d’Algérie… ont été dégustés par le public.

Clyde Chabot

* Les passages écrits en italique sont des extraits de mes textes SICILIA et TUNISIA

(1) Réalisé avec la complicité du metteur en scène Stéphane Olry  www.inavouable.net/blog/compagnie/

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