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Le cahier des noms.

 

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Aout 2016, Paris (c) A. Nadimi

Je garde leurs noms comme le souvenir amer de leur passage dans la ville de la honte.
Cette ville qui prône la protection, se dit « ville refuge », qui les oblige à reprendre la route un peu plus usés encore.
Ville qui ne fait rien de ces noms et qui les rejette sur des listes mentionnant: « refusés ». 
Leurs noms, sont pourtant ceux de jeunes voyageurs venus chercher un avenir meilleur. Des noms très respectables et admirables. 
Ces jeunes mineurs isolés qui prennent le nom de mineurs non accompagnés.
Ce qui n’est qu’une histoire de noms pour certains est pour moi une histoire difficile et révoltante, une histoire Humaine. 

Les noms qui saturent mon téléphone portable, les noms recopiés dans ce cahier, ces noms proprement retapés constituant des listes de noms…
Des listes quotidiennes de noms.
Leurs noms résonnent en moi comme des souvenirs profonds…
C’est un peu comme si en prenant leurs noms ou en les recopiant, je prenais une part de leurs cicatrices et de leurs histoires.
Tous ces noms sont ceux d’héros: 
des héros de la guerre et des combats, des héros du voyage (qui comme Ulysse…), des héros de la marche, de la nage (qui comme Moïse…) …
Leurs histoires et leurs noms sont autant de best-sellers. 
Mon cahier de l’été était tout rempli. 
La couverture fleurie a cédé aux nombreux morceaux de feuilles arrachés pour écrire un numéro de téléphone, une adresse, un itinéraire.
Elle a cédé aux nombreux allers-retours, ballottée dans le sac fourre-tout, elle a cédé au poids de leurs histoires.
J’ai donc arraché chacune des pages restantes dans le squelette de la couverture fleurie sur lesquelles figuraient leurs noms en souvenir indélébile de leur passage et je les ai agrafées avec soin dans le nouveau cahier de la rentrée…
Impossible de faire disparaître leurs noms. Je les conserverai comme un morceau de leur Histoire, de l’Histoire, en leur nom.
En ces veilles de rentrée universitaire, comme à chaque veille de rentrée, la prof que je suis découvre les listes des noms qui composeront dans quelques jours mes nombreuses classes.
Comme à chaque veille de rentrée, j’ai le vertige des listes de noms et je me demande au bout de combien de temps je réussirai à retenir tous ces noms… Je garde l’espoir que leurs noms à eux rejoindront un jour une liste de classe.
Une chose est sure, je n’oublierai pas leurs noms. On s’est raté, on s’est croisé, on s’est peu connu, ils ont disparus… Mais je conserverai leurs noms dans mon cahier secret qui vaut plus que tous les récits de tous les journaux, de tous les journaux intimes.
En leur nom…

Agathe Nadimi

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Mineurs isolés, Paris Aout 2016 (c) Agathe Nadimi

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