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La carte mémoire.

 

adama

Laetita Tura « Ils me laissent l’exil. Les Objets » (2015

Je vivais au nord du Mali. Les islamistes, les Touaregs, sont venus là-bas pour qu’il y ait la guerre.

Quand j’ai quitté le Mali, j’étais avec un petit sac, des habits et un pantalon. Arrivé en Algérie, j’ai travaillé un peu et j’ai acheté plusieurs habits. Après, j’ai traversé le Sahara pour venir en Libye. Mais j’ai trouvé la guerre aussi là-bas.

Tu avais deux choix, soit tu prends le fusil pour aider Khadafi, soit tu montes l’eau. Moi je ne connais pas l’armée, je ne connais pas le fusil, j’ai décidé l’eau. Même si je meurs dans l’eau, c’est pas grave, c’est mon destin.

Quand tu montes l’eau, tu n’as pas le droit de monter avec des valises parce que vous êtes nombreux… J’ai pris seulement quelques habits, des sous-vêtements parce que quand il fait le froid la nuit, ça peut me protéger un peu. J’ai pris ma carte mémoire sur moi, et j’ai caché mon acte de naissance. C’est le seul document que j’ai, je n’ai pas envie de perdre. Et j’ai pas envie de perdre ma carte mémoire, j’ai des trucs importants aussi.

J’ai pris un petit sachet, j’ai déchiré un endroit de mes habits pour les mettre dedans. Pour cacher, si tu as des jeans, tu déchires un endroit de la ceinture avec des lames, ou tu déchires en bas. Il y a plusieurs façons de mettre pour que le policier ne voit pas le truc. Mais l’argent, on n’a pas le choix, même si tu caches, ils  vont le voir.

Tout le reste, je l’ai laissé au bord de l’eau en Libye.

On a quitté la Libye le 28 avril 2011. Après, on a fait deux jours et le troisième jour on est rentré en Italie.

La traversée, c’était un peu dur. Dans le bateau qui prend normalement 40 personnes, il y avait 750 personnes, on était un peu serré. Au fur à mesure, l’eau a commencé à entrer dans le bateau. Tout le monde est en train de travailler maintenant, quand l’eau rentre, on prend l’eau, on jette, on prend l’eau, on jette. On est arrivé à côté de l’Italie, à peu prés à 40 km, les gardiens sont venus contrôler le bateau. Ils voient qu’il y a des problèmes. Ils sont repartis et revenus vers 16h pour nous chercher. Tout le monde est rentré quand même.

J’ai tout supprimé sur ma carte mémoire, j’ai gardé seulement la vidéo qui me choque beaucoup. Il y avait des photos que j’avais prises dans le Sahara. Dans le Sahara, il pleut, il pleut, il faut que tu cherches le sable sec, pour que tu tombes pas malade. Il faut que tu créée un petit trou et que tu te mettes dedans, on allume le feu à côté. Si t’es mort, tu vas rester dans le trou. Si t’es pas mort le matin, on te réveille, tu vas faire la route.

La vidéo, elle est mieux. Même si je suis pas là un jour, les gens vont voir que « il a cette vidéo, il a traversé ». Même si c’est pas moi qui ait filmé, ça fait du bien, ça te rappelle pendant plusieurs années.

J’ai réfléchi avant de supprimer les photos. Je voulais pas les garder parce que ça va me rappeler beaucoup et mes idées vont se concentrer toujours sur la même chose. J’ai pas envie de parler de ça, j’ai pas envie qu’un membre de ma famille voit les photos de ce trajet. Ça fait mal au cœur, j’ai pas envie. C’est pour ça que j’ai enlevé les photos, pour construire ma vie. Pour oublier tout ça.

Mais les idées sont toujours dans ma mémoire, on peut pas supprimer ça. Souvent quand je dors j’y pense, mais je fais comme s’il s’est rien passé.

Adama K. 

(Texte écrit à partir d’un entretien avec Laetitia Tura à Orléans en juillet 2015)

 

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