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L’acte de naissance.

 

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Laetitia Tura « Ils me laissent l’exil. les objets » 2015

J’ai quitté chez moi, avec la photocopie de mon acte de naissance dans mon sac, deux pantalons, deux t-shirts, un collier que ma maman m’avait donné, mon repose-pied, les baskets que je portais, mes photos souvenirs au bled. C’est tout.

C’est comme ça que je suis parti de chez moi, fin 2011 – 2012, en décembre je crois, la date précise je me rappelle plus.

Mon acte de naissance, j’ai pas pu le montrer à quelqu’un sur le territoire africain. Dans ma tête, si on m’attrape dans un pays africain et qu’on voit que je suis mineur, on peut me renvoyer chez moi. Chez nous, quand tu n’as pas encore 18 ans, tu ne peux pas faire une carte d’identité.

Arrivé au Maroc, tout ce que j’avais pris, je l’ai laissé. A la barrière de Melilla, on part sans sac, sans rien. Tu pars avec ton pantalon, tes chaussures. J’avais emballé mon acte de naissance dans le sachet pour le mettre dans la poche de la deuxième culotte en dessous de l’autre.

A la gare d’Orléans, j’ai demandé où se trouvait la police. La police m’a demandé un papier qui prouve mon âge mineur. J’avais que mon acte de naissance sur moi. Ils m’ont envoyé au conseil général, le Conseil Général m’a emmené dans l’hôtel ici.

Ils m’ont demandé d’envoyer l’original de mon acte de naissance. J’ai appelé ma maman. Là bas, ils m’ont renvoyé l’original de l’acte de naissance.

Quand je suis repassé au conseil général, la dame m’a dit que le numéro de l’acte, c’est du faux. J’ai pris mon acte de naissance et je suis rentré.

Quand je regarde, je pense à ce qu’on m’a dit : « ton acte de naissance, c’est un faux acte de naissance ». Moi je sais que c’est mon acte de naissance. Je ne sais rien du numéro de l’acte ou quoi, mais c’est mon extrait d’acte de naissance que j’avais pris chez mon propre père et dont j’avais fait la photocopie avant de sortir. Ils m’ont demandé d’envoyer l’original, j’ai envoyé l’original.

Voici l’original.

Toujours je le garde avec moi sous mon oreiller. Des fois, je le prends pour le regarder. C’est quelque chose qui est lourd pour moi.

Jusqu’à présent, le seul truc que j’ai pour ma vie, comme pièce d’identité, c’est mon acte de naissance. Et on te dit que c’est du faux… ça me met trop mal à l’aise les mots qu’ils m’ont dit.

Pour moi, c’est comme si je ne vis pas. Je suis dans le monde pour rien.

C’est le temps qui est entrain de passer sur moi. Je fais rien.

Les gens qui sont au cimetière, ils sont mieux que toi, eux ils sont déjà morts, mais toi tu vis comme les gens qui ne sont pas dans le monde.

Bientôt je vais avoir mes 18 ans, il me reste 8 mois…

 Lancine C.

(Texte écrit à partir d’un entretien avec Laetitia Tura à Orléans en juillet 2015)

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