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Un petit cahier parvenu, comme une météorite, d’une autre planète.

 

janine

Photo reproduisant la p.49 de « Mémoires du génocide arménien, héritage traumatique et travail analytique » (1)

En 1978, huit ans après le décès de mon père et au cours d’un travail analytique, je voulus explorer le milieu intellectuel arménien auquel, en fille d’artisans et de commerçants je n’appartenais pas, lorsqu’il me vint à l’idée, peut-être à cause de l’angoisse que diffusait un savoir inconscient à ce sujet, que ma mère avait un jour mentionné, avec un soupçon de désapprobation, un manuscrit laissé par mon père. Sa dépréciation muette semblait dire : « Ah quoi bon avoir écrit puisque “ça” a eu lieu, que le monde l’a laissé faire et que nous avons tout perdu, à quoi bon retourner à ça ! »

Je voulus voir le manuscrit en question, elle alla le chercher.

Mais alors : que pouvait-on bien faire de cet objet redoutable, sacré ? Avais-je le droit de toucher à ces pages si fragiles, à vrai dire sans assignataire, une sorte de « bouteille à la mer »  jetée par un père ?  Pour qui avaient-elles été écrites ? À quelle fin ? Dans quelles circonstances, quelle disposition d’esprit ? Par quel hasard, quelle attention, avaient-elles été conservées depuis tant d’années au fond d’une armoire? À qui poser ces questions ? L’absence de toute médiation pour accompagner, introduire au monde des vivants ces feuilles angoissantes ne reproduisait-elle pas l’absence de tout protecteur auprès des orphelins qui, dans les déserts, avaient survécu à l’extermination de leurs parents ? Ce cahier, un orphelin lui aussi, m’interrogeait, me demandait de me charger de lui. J’en avais peur comme d’une météorite tombée d’une autre planète mais j’en avais aussi pitié, je ne devais pas le laisser ainsi, inerte, seul dans un tel vide acoustique, muet. L’auteur de ce texte et de mes jours avait tenu à solliciter sa mémoire douloureuse pour raconter l’histoire d’une résistance à laquelle je devais ma naissance, que j’avais à honorer par l’acquittement de ma dette.

Je me mis en quête d’un traducteur pour ce texte qui m’était hermétique. Voici la description qu’en fit son traducteur, Krikor Beledian :

« Le manuscrit […] est un cahier d’écolier. Les trente-quatre pages sont foliotées et remplies d’une écriture serrée jusqu’à la page 24 qui finit par se relâcher à la fin. Sauf la dernière, chaque page comprend 19 lignes. Il y a peu de ratures ; quelques esquisses de mots mais biffés, signes d’hésitation. On peut penser que le texte a été écrit d’une seule coulée, probablement en quelques séances. Aux pages concernant le récit sont jointes, notées au crayon, diverses listes d’objets achetés ou vendus avec leurs prix correspondants. Elles sont datées de la fin de 1919. Le souci méticuleux de tout enregistrer par écrit est absolument remarquable. Selon toute vraisemblance, il s’agit d’un compte rendu aux autres membres de la famille, aux frères aînés, des dépenses effectuées avant de quitter Constantinople pour la France. Dans les trois dernières pages du Journal sont transcrits en caractères arméniens les nombres arabes de 1 à 100.

Le récit est fait en langue turque, dans cette espèce de dialecte parlé par un certain nombre d’Arméniens ayant vécu en Anatolie Occidentale et Méridionale comme Boursa, Izmit, Konya, Adana etc. Cette langue, nous l’avons entendue pendant notre enfance et c’est bien cette familiarité qui nous a incité à entreprendre la traduction d’un texte analogue aux récits d’autres rescapés du génocide. […] Toutefois, ce dialecte turc est transcrit en caractères de l’alphabet arménien, selon la tradition instaurée au XIXe siècle, quand les missionnaires protestants se sont mis à retraduire la Bible pour les populations de chrétiens turcophones. »

Lorsque je reçus la traduction du contenu de ce cahier, lorsque je découvris brutalement ce que révélaient ces pages énigmatiques, déchiffrai en français ce qu’avait écrit cet homme que j’avais peu connu mais que je reconnaissais en tous points dans ses lignes, je basculai dans un état de suspension sans repères, une sorte de déréalisation qui me précipita dans une seconde analyse. Si ce passé terrifiant du parent survivant, pressenti à la maison, vécu par vous en une sorte d’irréalité prudemment séparée de vous par clivage se présente à distance de lecture, écrit noir sur blanc dans la langue qui vous a appris la poésie et la pensée, sa réalité vous saute à la figure.  C’est alors un effondrement où s’impose violemment à votre conscience ce qui relie votre temps présent à celui qui a connu ce versant hors humanité du monde, très peu d’années avant votre naissance, infiniment près de vous.  

Disposant de cette traduction et retrouvant en moi, lors de l’événement scandaleux de 1981, la prise d’otages au consulat de Turquie, le souvenir d’un père admiratif des résistants arméniens de 1896 qui, devant la poursuite des massacres organisés par Abdul-Hamid II avaient pris possession de la Banque ottomane de Constantinople pour obliger les puissances alliées à intervenir, je portai ce Journal aux Temps Modernes. Ils le publièrent en 1982[2], accompagné d’une postface et de notes indispensables de son traducteur, Krikor Beledian, mais également d’une introduction de ma part où je relevais déjà comment l’adolescent de Boursa avait, dans les pires moments, affirmé son attachement aux valeurs de sa famille garantes du sens de sa vie, ce qui dut induire en lui la décision de rédiger ce témoignage en 1920, peu après son arrivée en France en 1919. Je retrouvais notamment dans ces pages une partie des récits qui avaient peuplé mon enfance et celle de tous les Arméniens de mon âge. J’avais passionnément aimé écouter mon père, ses évocations brusquement évasives jetaient un voile sur les images insoutenables, mais la fermeture de son regard, la rétention de ces gestes, l’émotion secrète et la détermination de sa voix me parlaient d’un ailleurs qu’il avait, avant d’y être terrorisé, innocemment aimé. J’y avais entendu la nostalgie d’un pays dont il avait été, à jamais, arraché, abandonnant là, avec “nos maisons” et le corps du “père” enterré de justesse, les rêves de sa jeunesse, les racines de sa vie. 

Lorsque la distance entre la reconquête de chaque lecture refoule suffisamment l’afflux de l’émotion, pour donner place en moi à la lectrice profane et curieuse, je comprends le vif plaisir que j’avais pris enfant, à écouter l’auteur de ce journal, revivre étape après étape cette épopée d’où j’étais, malgré tout, née. Il y avait quelque chose d’exaltant à ce que la vie – épouvante, humble nourriture encore une fois partagée ou marché aux couleurs d’espoir – soit une implacable aventure à déchiffrer et que survivre à l’oppression fut pour nous tous, Arméniens, un impératif incontournable. Pour la mémoire de ce grand-père enseveli je ne sais où, celle de tous les Arméniens dont ce compte-rendu suggère, avec une sobriété troublante, le calvaire et la fin, pour honorer l’esprit de lutte et de résistance que l’adolescent de Boursa avait dû puiser en lui afin de maintenir, dans les pires moments, la vie et son sens, j’avais cru être de mon devoir de rendre public son journal intime. Mon père, qui par ailleurs ne témoignait jamais de sympathie particulière pour la littérature, lui reprochant son impuissance, voire son ambiguïté devant les impostures des puissants, avait sans doute voulu, ici, par l’acte d’écrire, juguler, tenir à distance, exorciser la terreur “endurée”. En fixant sur le papier l’incandescence de la mémoire, il avait essayé de temporiser le temps d’une génération 

Ma famille et moi, nous avions ainsi bénéficié de plusieurs privilèges qui m’avaient permis d’exhumer une trace et de la faire parler : mon grand-père assassiné avait pu recevoir une sépulture et une prière, grâce à la témérité de sa femme bravant les tueurs pour respecter un rituel de l’humanité, et grâce aussi à la perspicacité de son fils adolescent. Ce fils avait eu le courage de consigner scrupuleusement l’histoire de leur déportation. J’avais bénéficié d’une actualité politique, créée en septembre 1981 par la prise d’otage au consulat de Turquie, qui m’autorisait à la publier, et de l’instruction qui me permettait de le faire.

L’énumération de ces « privilèges » ne fait que rationaliser l’angoisse que je ressens devant cette question restée sans réponse : À qui était adressé ce cahier sans assignataire  dont le destin a échappé « par hasard » à celui des morts de tous les crimes de masse restés sans sépulture ?  

Janine Altounian

(1) Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, de Vahram et Janine Altounian, avec la contribution de K. Beledian, J.F. Chiantaretto, M. Fraire, Y. Gampel, R. Kaës, R. Waintrater, PUF, 2009.

[2] Ce Journal de Vahram Altounian  à l’incipit : « Tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919 » a été publié une première fois in Les Temps Modernes, fév. 1982, n° 38/427, p. 1415, sous le titre que je lui ai attribué : «  Terrorisme d’un génocide»/« Tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919 », Janine Altounian, Vahram Altounian,  Krikor Beledian.  (traduction, notes et postface de Krikor Beledian, écrivain de langue arménienne, maître de Conférences à l’Institut des langues et civilisations orientales). Il a été repris in Janine Altounian, « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient (Préface de René Kaës), Les Belles Lettres/ Confluents psychanalytiques, 1990, 2003 (2° éd.), p. 96-100 et dans une version révisée par son traducteur in Mémoires du Génocide arménien, Héritage traumatique et travail analytique, op. cit. p. 13-41.

 

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Une réflexion sur “Le petit cahier / Janine Altounian

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