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Les tasses de café.

 

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Cesse, ma fille, cesse.

Chaque samedi, je pense que tu viens pour me voir. Chaque samedi, j’espère autre chose que des questions. Chaque samedi, j’espère que tu ne fouilleras pas tous mes placards, que tu ne te mettras pas à plat ventre pour regarder sous les lits. Qu’y a-t’il à trouver dans mon appartement, où chaque chose est à sa place ?

Des objets, j’en ai, si tu en veux. J’en ai rapporté de mes voyages organisés. Une poupée samba du Brésil. Un petit dragon de jade de Chine. Une plaque minéralogique de Californie. Va, je te les donne. Mais sois en sûre, tu ne trouveras aucun des objets que tu cherches. Dans l’appartement moderne où aurais-je mis des plateaux en cuivre usés, gondolés, sur lesquels on ne peut rien poser ? Des chandeliers ? Mais ma fille, je ne sais même plus combien de branches ils doivent avoir. De châles, mon enfant, je ne connais plus personne qui puisse se recouvrir.

Les objets que tu cherches sont restés dans le monde qui était le leur. Ils ne peuvent en être déplacés. Comment, ma fille, tu dis que d’autres en ont pris, des objets, pour garder avec eux des bouts de monde perdu ? Mais ces gens, vois-tu, savent à peine ce qu’est la nostalgie. La nostalgie ne se promène pas dans des objets, elle ne s’accroche pas à eux. Elle est bloc de rien et d’absence. Et c’est bien ainsi que cela doit être.

Tu te fâches, tu demandes encore des explications. Je n’en ai aucune à te donner. C’est ainsi, oui, nous sommes partis avec presque rien, et ce presque rien s’est perdu. Les objets de là-bas auraient pris la poussière, ici. Nous n’aurions pas pu lutter contre leur désagrégation. Là-bas, ils brillent pour toujours de leur éclat réel. Ils brillent encore du reflet des paysages que nos yeux ne verront plus jamais.

Tu peux aller en chercher toi-même, des objets. Va, ma fille, va, chercher des bouddhas en Inde, des masques à Venise et des marionnettes en Indonésie. Le monde en regorge. Mais laisse-moi tranquille avec mes objets perdus. Ce sont à peine les tiens.

C’est mieux, je te le dis, c’est bien, ne te soucies pas. Ne t’agace pas de mes réponses. Tu apprendras à vivre dans le manque matériel de ton histoire. Ça n’a pas d’importance, ma fille. Tu peux dévaster mes armoires et m’étouffer de questions. Tu peux te rouler par terre et taper des pieds, et hurler de rage contre moi, contre nous, qui n’avons rien su garder de ce qui se transporte et de ce qui se touche.

Tu finiras par te calmer. Tu t’assiéras sur mon canapé trop neuf. Sur la table basse brillante que tu n’aimes pas, je poserai deux tasses de café au lait, des pâtisseries au miel et des dattes. Tu me raconteras ton quotidien en me cachant l’essentiel. Je te raconterai des histoires que je t’ai déjà racontées avec de nouvelles variantes. On aura chaud de nos paroles.

Quelque chose étincellera, malgré tout.

Laure Wolmark

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Une réflexion sur “Les tasses de café / Laure Wolmark

  1. Hélas; trop triste ce texte…je crois plus que tout à la mémoire, et à ses vieux objets et traces; j’essaie en vain de la conserver vivante et de la transmettre à mes deux enfants… qui la fuient !

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