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Clavier A Đ E R T Y, un objet de correspondance.

 

clavier_aderty_olympia_33Véritable valise, tout à la fois objet de transit et de passage, la machine à écrire de mon père était un objet transportable, et l’on pouvait aisément imaginer qu’il soit venu de son Tonkin natal en la portant élégamment dans son étui comme seul bagage. Instrument de transition, qui pouvait tout aussi bien écrire sa langue maternelle que sa langue d’adoption, c’était en même temps un outil de correspondance peut-être, entre le monde qu’il quittait et celui auquel il appartenait désormais – la France –, mais également entre homme et cosmos. Mon père était devin. J’entends encore tinter le son du retour chariot qui résonnait régulièrement, après quelques dizaines de claquement de touches de la machine. Mon père tapait des courriers administratifs, des thèmes astraux et des lettres pour sa famille. Il avait l’habitude de garder une trace de toute correspondance en la dupliquant à l’aide du fameux « papier carbone ». Cette fine feuille encrée était à elle seule un mystère pour nous, enfants. Nous en dérobions en cachette des pellicules bleu nuit dans la boîte de carton, pour aussitôt y gribouiller avec nos crayons à papiers et laisser des traces d’encre sur le sol de linoléum.

La petite machine à écrire de mon père était spéciale. Objet exotique, elle trahissait ses origines bien malgré lui qui parlait un français sans accent. Il suffisait de jeter un coup d’œil aux touches blanches affichant des caractères qui semblaient imprononçables pour imaginer cet homme venant d’ailleurs et parlant une langue inconnue. J’observais attentivement les lettres ornées de signes incongrus dont j’avais peine à imaginer la tonalité. Consonnes surmontées de tildes, voyelles coiffées de chapeaux et de virgules comme autant de mèches de cheveux, Ă aux sourcils sévères, Ợ barbus ou à grain de beauté sous le menton, ou encore Ủ maquillés de cédille. C’est que la petite Olympia Splendid 33 comportait des caractères vietnamiens. Mon père était né ailleurs, mais à la maison il parlait quotidiennement une langue qui n’était pas sa langue maternelle. J’ai mis des années avant d’en prendre la mesure, tant l’entendre parler français me paraissait naturel. Il n’a pas tenté de nous transmettre la langue vietnamienne. Ou si peu. C’était une langue qu’il associait au passé, à un monde disparu. Il était parti en 1950, bien avant la victoire du Vietminh à l’issue de la guerre d’Indochine, et n’avait donc pas vécu la transition entre l’Indochine et la nouvelle République démocratique du Vietnam. Il semblait s’être détaché de cette terre qui l’avait vu naître. Mais il y avait la machine.

C’était un objet très compact, miniature presque, mais ô combien encombrant. Je ne savais pas comment l’appréhender, même si mon père m’avait laissé jouer avec le chariot, et montré comment insérer correctement une feuille en tournant la mollette pour la faire monter. Cet objet ressemblait à un jouet. Comment prendre au sérieux cet instrument de travail de pacotille, cet objet « hybride » ? Si mon père avait pratiqué la calligraphie au pinceau et encre de Chine j’aurais peut-être trouvé cela moins humiliant. Il aurait paru alors encore plus exotique certes, mais moins « assujetti ». Finalement, c’est ce que je lui reprochais, longtemps avant de lire ce que Frantz Fanon écrivait sur l’acculturation. Car, le «quốc ngữ », nom que l’on donne à l’écriture romanisée du vietnamien, n’est rien d’autre qu’un alphabet latin agrémenté de diacritiques. Mis en place à partir du XVIe siècle par les missionnaires portugais, il est le résultat de leur mission d’évangélisation. Lorsque je me suis mise à apprendre le chinois, écrit et parlé, la machine Olympia Splendid 33, s’est révélée à mes yeux comme un signe de l’acculturation des Vietnamiens. Son authenticité était une imposture. Elle existait parce que la graphie originelle du Vietnam s’était inclinée devant la mission civilisatrice. Apprendre le chinois fût pour moi comme un véritable retour « à la source », aux origines de cette culture idéographique.

Pour mon père, le clavier AĐERTY était ce qui le rattachait à son pays d’origine. D’autant plus qu’il n’en parlait la langue ni avec ma mère, qui ne parlait que le français, ni avec nous, ses filles, éduquées selon le principe de « l’assimilation ». Tout au fond d’un placard, il accumulait ainsi des lettres écrites à des personnes qu’il avait quitté depuis des décennies. Des sacs entiers d’une correspondance dans une langue inconnue. Des enveloppes bleutées, datées des années 50 aux années 2000, By Air Mail, fines et légères, dont nous avions systématiquement découpé les timbres. A l’intérieur de ces enveloppes poids plume, des feuillets encore plus fins, délicatement pliés. Les uns avec l’écriture du grand père, des oncles ou tante, et aussi les accompagnant, les feuillets tapuscrits par mon père en réponse à ces missives. Ainsi, le clavier AĐERTY a exprimé les mots en partance pour la famille en exil intérieur, du Nord vers le Sud de leur pays, puis, pour les même personnes devenues migrantes aux USA. Les mots d’un exilé vers d’autres exilés. Ce clavier faisait circuler la parole, une parole distanciée, forcément, et souvent, en total décalage avec la réalité. Ce qui donnait souvent lieu à des dialogues de sourds, parfois dû aux délais d’acheminement des plis – l’actualité était déjà périmée –, mais très souvent, ce malentendu venait de la distance entre le vécu de l’un, et le fantasme que l’autre en avait. La fratrie de mon père nous imaginait ainsi vivant dans l’opulente France des Trente glorieuses, parce que mon père était trop fier pour leur raconter nos modestes conditions de vie, entassés à 5 dans 30 mètres carrés. Tandis que mon père s’évertuait, en tant qu’aîné de la fratrie, à dispenser ses conseils à ses frères, conseils aux accents surannés du Hanoï de l’Indochine d’avant l’indépendance, qui ne ressemblait en rien au Saïgon des américains, et, encore moins, au Ho Chi Minh Ville du pays « réunifié ».

Objet décalé, on dirait volontiers aujourd’hui que la petite Olympia est un objet glocal : elle offre un mode de communication « universel » avec une touche de « folklore local ». Elle aurait bien du succès dans les installations d’artistes. Malheureusement, j’ai dû m’en séparer. Elle véhiculait trop de frustrations, et puis surtout, quand mon père a disparu, elle est devenue muette. D’abord, sans que j’en prenne vraiment conscience, le chant du clavier AĐERTY s’est espacé, petit à petit. Le rythme de la correspondance en vietnamien avait décliné à cause de la censure du courrier. Mon père n’a plus écrit alors pour être lu, mais pour transcrire des horoscopes sur des feuilles de papier qu’il pliait au préalable pour y tracer 12 cases. Mon père pratiquait la « divination ». Non pas pour son loisir personnel, mais pour gagner sa vie, il avait cultivé un don depuis l’enfance, puis appris au contact de bonzes dans les ruelles du Hanoï des années 30. La machine Olympia inscrivait dans des cases plusieurs séries de termes, « Hợi » pour sanglier, « Tuất » pour chien, « Ngọ » pour cheval, « Tỵ » pour serpent, « Mão » pour chat, « Sửu » pour buffle, etc. Chaque case correspondait à un « palais » de la carte du ciel que mon père traçait à la règle au stylo bic, sur une feuille de papier recyclé, avant de la glisser dans la machine à écrire où il complétait les cases par les signes que le destin avait attribué à la personne qui venait le consulter sur passé, présent, et futur. Longtemps, j’ai pensé qu’il s’agissait de croyances archaïques, ne trouvant pas d’explication rationnelle. J’ai compris, enfin. Il m’a fallu un demi-siècle pour saisir que dans ce travail qui me semblait anachronique et peu valorisé, mon père inscrivait son combat contre la Modernité. C’était sa façon à lui de poursuivre son combat politique. Persister dans son métier de devin dans un monde dominé par la science était un acte de résistance. Un langage qu’il était le seul à décrypter. Une langue pour correspondre, non pas avec ses semblables, mais avec le cosmos. Pour établir cette correspondance, le medium a été cette petite machine au clavier si singulier. Un clavier AĐERTY.

Myriam Dao

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Une réflexion sur “Le clavier / Myriam Dao

  1. Bonjour
    C’est une histoire mélancolique.
    Cette machine à écrire représente un monde disparu mais qui a existé.
    Le Vietnam n’est pas la France, encore moins la Chine.

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